Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/549

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
543
LA HOLLANDE ET LE ROI LOUIS.

lui pesaient. L’année qu’il passa en Allemagne et spécialement à Berlin, où la cour lui fit accueil, ne compte pas au nombre des plus édifiantes de sa vie. Il semble qu’il ait quelque temps cherché dans des excès dangereux l’oubli de ses chagrins intimes. Sa santé, qui n’était déjà pas très forte, en reçut de nouvelles atteintes. Quand il revint à Paris, les propositions de mariage reprirent de plus belle ; il résista encore, et se rendit à Baréges pour y prendre les eaux. À son retour, son sort fut décidé. Jusqu’alors Napoléon n’avait pas appuyé fortement Joséphine dans ses offres matrimoniales. Il eût même, dit-on, préféré qu’Hortense épousât Duroc, qui l’aimait et qui semblait beaucoup lui plaire ; mais sans qu’on sache très clairement comment Joséphine s’y prit pour amener son mari à ses vues, — car les calomnies colportées par les contemporains intrigués de ce mystère n’ont pas le sens commun, — le fait est que le premier consul signifia nettement à Louis qu’il devait épouser Hortense.

En de tout autres circonstances, Louis n’eût été nullement à plaindre, Hortense était non-seulement fort jolie, dans tout l’éclat de la jeunesse, mais encore par son esprit, ses talens, son enjouement, elle possédait tout ce qu’il fallait pour séduire un jeune homme. Louis, de son côté, malgré quelques infirmités précoces., n’en était pas moins ce qu’on peut appeler un beau cavalier. L’uniforme lui allait fort bien ; il ressemblait, non pas à Napoléon empereur, mais au général en chef de l’armée d’Italie, c’est-à-dire qu’il avait et conserva toujours ce genre de physionomie maigre, allongée, rehaussée par un beau regard, chez lui moins perçant, plus doux que chez son frère. C’est pour cela que par la suite les deux frères eurent si peu de ressemblance physique. Quand il voulait plaire, il pouvait être fort aimable, et ses manières étaient distinguées. Comme Hortense, il avait des goûts littéraires ; mais là s’arrêtaient les analogies. Ce n’est pas que, de son côté, Hortense n’eût rien de romanesque dans le caractère : elle fut des premières à aimer le moyen âge, le gothique, les imitations des trouvères ; mais son romantisme différait complètement de celui de son futur mari. Son idéal, c’était bien, si l’on veut, un jeune et beau soldat, rêveur quand il était loin de la dame de ses pensées, mais non quand il était près d’elle. Un tel caractère ne devait rien comprendre aux susceptibilités, aux effarouchement, aux mélancolies souffreteuses du fiancé qu’on lui imposait. Sa gaîté, son amour passionné du plaisir, l’étourderie fréquente de ses paroles, ne pouvaient que froisser tous les jours un peu plus un homme qui aimait la tristesse, qui tenait grand compte des exigences de sa santé, qui poussait la circonspection jusqu’à la minutie, la défiance jusqu’à l’injustice. « Louis, disait-elle, est plus capable de faire un roman que d’en être le héros. » Elle lui faisait