Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/548

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
542
REVUE DES DEUX MONDES.

naître qu’il leur était difficile de professer le culte, alors universel en France, dont il était l’objet. Ils l’avaient vu grandir ; ils savaient pertinemment que, dans sa prodigieuse fortune, le talent, le génie, n’avaient pas tout fait. Ils avaient pu voir ou deviner les habiletés équivoques dont le héros s’était servi pour hâter ses destinées, ils étaient même enclins à faire très grande la part des circonstances. De là il n’y avait pas loin à se dire que, si les circonstances venaient à les favoriser, la différence entre eux et lui n’était pas telle qu’ils ne pussent briller du même éclat. Louis, passablement plus jeune que son frère, habitué à lui obéir, l’admirait, mais le craignait peut-être encore plus que les autres. S’il n’osait guère lui résister en face, on peut tenir pour certain qu’il se dédommageait par toute sorte de révoltes intérieures. Son caractère ombrageux, susceptible, aiguisait encore ses contrariétés réelles. Il appartenait à la classe des mélancoliques, très préoccupés d’eux-mêmes, aimant à s’écouter penser, analysant minutieusement leurs impressions maladives. Le danger est que ceux qui s’adonnent à cette étude constante d’eux-mêmes se connaissent au fond très mal. Comme il entre beaucoup d’amour-propre dans leur humeur noire, ils se dissimulent avec une étonnante facilité les défauts ou les penchans qu’ils n’aiment pas à découvrir en eux. En réalité, Louis était ambitieux, aimait le faste et le pouvoir, et c’est très sincèrement qu’il se croyait modeste, simple dans ses goûts et fait pour la vie privée. Napoléon, pétri d’une tout autre pâte, ne paraît pas avoir pénétré le vrai caractère de son frère. Le voyant toujours soumis, silencieux, réservé, craintif, même, il crut qu’il en ferait toujours ce qu’il voudrait. La suite montra qu’il se trompait.

Après le 18 brumaire, Louis, nommé colonel de dragons à vingt et un ans, fut envoyé dans la Basse-Normandie avec l’expédition destinée à extirper les restes de la chouannerie. L’humanité dont il fit preuve en refusant de s’associer à la condamnation à mort des chefs de l’insurrection est encore à porter à l’actif de ses bonnes qualités. Il fut toujours en effet opposé à toute mesure sanglante, même quand elle pouvait se parer des couleurs de la raison d’état. Bientôt ses sentimens intimes furent mis de nouveau à une rude épreuve. Joséphine, de très bonne heure, dès qu’elle avait vu du moins l’étonnante fortune de son mari, avait pressenti l’éventualité d’un divorce, et, croyant en éloigner le danger en resserrant les liens qui unissaient la famille Bonaparte à la sienne, elle s’était entichée de l’idée de faire épouser à Louis sa fille Hortense, qui venait d’entrer dans sa dix-septième année. Les deux jeunes gens ne se plaisaient pas l’un à l’autre, et Louis se mit à voyager, un peu pour son plaisir, beaucoup pour se soustraire à des obsessions qui