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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/538

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REVUE DES DEUX MONDES.

l’annulation des autres par un seul qui a la popularité, l’ascendant, ou des rivalités qui entravent tout, tel est le sort commun de tous les directoires. En France, le consulat avait fait place à l’empire ; la Hollande aussi devait se mettre en route pour la monarchie. Schimmelpenninck fut envoyé à La Haye pour signifier aux membres du staatsbewind que l’intention formellement exprimée de leur auguste allié était qu’ils abdiquassent pour laisser la place libre à un chef unique du pouvoir exécutif, possédant une autorité suffisante pour faire le bien du pays, — que, si l’on ne se pliait pas à ses vues, dictées par une sagesse politique déjà considérée comme infaillible, « le territoire batave serait réuni à la France. »

Que faire devant de pareilles menaces ? La résistance était impossible en présence de plus de vingt mille soldats français établis au cœur du pays, dans les forteresses, et donnant la main aux corps d’armée du nord, d’autant plus qu’en dehors de toute pression étrangère les Hollandais penchaient eux-mêmes vers une révision de la constitution dans le sens indiqué. On n’avait pas en Hollande pour Napoléon un fétichisme aussi complet qu’en France ; cependant son prestige était encore très grand, celui qui pouvait s’autoriser de son nom était très fort. Le staatsbewind ou directoire était impopulaire et surtout impuissant. La réforme constitutionnelle serait donc sortie probablement du libre vœu du pays ; mais il fallait lui en laisser le temps. Rien d’absurde comme la prétention de faire le bonheur des peuples malgré eux. Tout en avouant que le rôle confié à Schimmelpenninck était difficile à refuser et pouvait même se justifier par quelques raisons spécieuses, je ne peux m’empêcher de trouver étrange qu’un homme d’esprit comme lui, — car il en avait beaucoup[1], — n’ait pas senti ce qu’il y avait de souverainement faux dans sa position vis-à-vis des premiers magistrats de son pays. Par ordre de l’empereur, qui n’est pas votre souverain, leur disait-il en fait, moi, votre envoyé, je viens vous signifier de déguerpir et me mettre à votre place. Schimmelpenninck a dit depuis qu’il voulait avant tout sauver la république et épargner à son pays les douleurs de l’annexion. Comment ne voyait-il pas qu’en se faisant ainsi le docile instrument des injonctions du maître étranger, il autorisait d’avance d’autres interventions encore plus arbitraires ?

Pourtant il voulut légitimer son pouvoir par le sacre du consentement populaire. L’empereur ne s’en souciait pas beaucoup ;

  1. C’est lui qui, au printemps de 1813, après la bataille de Leipzig, lorsque l’astre impérial pâlissait à vue d’œil et que la Hollande était en pleine insurrection, eut la présence d’esprit de répondre à l’empereur, qui lui demandait d’un ton colère quelles nouvelles il avait à lui donner de la Hollande : « D’excellentes, sire ; la débâcle s’opère heureusement. »