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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/536

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REVUE DES DEUX MONDES.

dans le secret de sa pensée d’annexer un jour la Hollande à la France, c’est ce qui me paraît démontré par la ligne de conduite très systématique, très fidèle à elle-même, dont il ne se départit plus à l’égard de ce pays depuis le moment où il fut en position d’agir sur ses destinées[1]. Il s’agissait avant tout d’habituer les Hollandais à un régime français sous un gouvernement en apparence national, de fausser lentement le ressort du patriotisme en le courbant d’une manière continue, mais sans violence trop sensible, sous une main derrière laquelle ils devraient toujours reconnaître la sienne, d’introduire successivement les changemens les plus antipathiques au caractère du pays, tels que la conscription, les lois commerciales prohibitives, la réduction des rentes, etc. Quand tout cela serait fait à l’ombre du vieux drapeau, le moment viendrait de lui-même où les Hollandais ne verraient que des avantages à remplacer la fiction par la réalité, et, déjà Français de fait, à le devenir de nom.

Schimmelpenninck, rejeton d’une famille bourgeoise de l’Over-Yssel, appartenait au parti révolutionnaire modéré, et contribua de la manière la plus louable à préserver la révolution néerlandaise des excès sanglans que l’on put redouter un jour. Plusieurs missions à Paris auprès du directoire, qu’il remplit avec succès, le firent remarquer par Bonaparte, dont lui-même, ses lettres à van der Goes en font foi, prévit de bonne heure les hautes destinées. Nommé définitivement ambassadeur à Paris, il vit se consommer le 18 brumaire, fit à son gouvernement un éloge enthousiaste de cette violation des lois, et devint bientôt un des hommes les plus appréciés du premier consul, qui se servit de son influence pour conclure un emprunt de 12 millions de francs sur le marché d’Amsterdam. Marmont, qui voulut en conclure un autre de même importance, échoua, ce qui vexa beaucoup Bonaparte, et lui donna lieu dès lors de se plaindre à Schimmelpennink des sympathies anglaises que l’on professait en Hollande ; comme si les capitaux avaient des sympathies ! Lors des négociations d’Amiens, le ministre hollandais se distingua par sa sagacité, sa modération, et c’est à lui en grande partie que l’on dut la conclusion d’un traité que les défiances et les exigences des deux parties principales risquèrent plusieurs fois de faire avorter. Il obtint, nous l’avons vu, que les colonies hollan-

  1. Plus tard, quand l’annexion fut accomplie, Napoléon disait lui-même à une députation du commerce de Paris qu’à la paix de Presbourg il voulait déjà réunir la Hollande, mais qu’il ne le fit pas de peur de déplaire à la Prusse, qu’il tenait à ménager. « Je la réunis cependant de fait, ajouta-t-il, j’y envoyai mon frère. » Comp. Vreede, Nederlandsche Diplomatie, II, 2, 187. — Cet ouvrage d’un professeur d’Utrecht, bien que souffrant un peu de l’extrême susceptibilité patriotique de l’auteur, renferme une foule de renseignemens puisés aux meilleures sources et fort bien résumés.