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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/535

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LA HOLLANDE ET LE ROI LOUIS.

reprocher d’avoir, par sa complaisance, autorisé Napoléon à penser qu’il pourrait toujours faire ce qu’il voudrait de la Hollande, et, lors de l’annexion définitive à la France, d’avoir paru sanctionner cet odieux abus de la force en acceptant un siège au sénat français. Il était dangereux, disent ses défenseurs, de refuser les faveurs d’un maître tel que Napoléon. Le danger d’un refus n’a jamais légitimé une acceptation déshonorante ; d’autres, à qui la même offre fut faite, eurent le courage de la décliner et n’eurent point à en souffrir.

Ce qui l’excuserait peut-être mieux, c’est le prestige étonnant que Napoléon exerça sur lui comme sur tant de ses contemporains et même beaucoup de ses compatriotes, prestige tel que, tout en reconnaissant les torts du grand homme, en les blâmant même sévèrement, ils ne se sentaient pas capables de résister longtemps à ses prévenances. Quand on examine de près l’histoire du consulat et du premier empire, on est tenté d’appliquer à la plupart de ceux qui approchèrent le héros, et dont il se servit, le mot de Charlet à propos de ses vieux grenadiers : « ils grognaient, et le suivaient toujours. » Tel fut le cas aussi d’un autre Hollandais, Ver Huell, homme de mer distingué, dont Napoléon fit littéralement la conquête au point que cet ancien orangiste, qui avait même risqué sa vie pour aller trouver le prince héréditaire d’Orange lors de la fameuse expédition anglo-russe, devint plus encore que Schimmelpenninck l’homme lige de Napoléon, prit parti pour le roi Louis contre la république batave, pour l’empereur contre le roi Louis, et ne se soumit au gouvernement restauré en 1813 qu’après plusieurs mois de résistance, et lorsqu’il apprit au fort Lasalle, où il s’était renfermé, que les Bourbons étaient rentrés en souverains à Paris.

Quant à Napoléon, il résulte de tout ce que j’ai pu lire et comparer qu’il ne fit en 1810, quand il força moralement son frère à quitter le trône où il l’avait fait monter, que mettre à exécution un dessein dont l’idée essentielle était depuis longtemps arrêtée dans son esprit. Ce résultat, je l’avoue, quand il m’apparut clair et certain, me surprit. En abordant cette étude, je croyais, sur la foi des histoires françaises de l’empire, que Napoléon ne songea d’abord qu’à tirer le plus de profit possible de l’alliance plus ou moins volontaire de la Hollande, et que, ses exigences croissant avec son ambition, il en vint successivement à vouloir mettre à la tête de ce pays d’abord un homme dont il se croyait sûr, puis l’un de ses frères, enfin à s’y mettre lui-même. Il me parait évident au contraire que, de très bonne heure et dès le consulat, il se proposa l’incorporation de la Hollande au territoire français comme un but vers lequel il devait tendre. Je ne veux pas dire que dès 1802 il eût arrêté de tous points ce qu’il fit en 1810 ; mais qu’il eût résolu