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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/526

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REVUE DES DEUX MONDES.

peuple, idolâtre de son nom, et par la bourgeoisie moyenne, fatiguée de la domination du patriciat ; mais il s’en tint à quelques mesures équivoques. Il augmenta tout simplement le patriciat en y adjoignant de nouvelles familles, qui furent bientôt aussi orgueilleuses, aussi exclusives que les anciennes, et quand ce prince bien intentionné, mais faible, mourut en 1751, laissant son fils mineur, il n’y avait pour ainsi dire rien de changé, si ce n’est, symptôme très grave, la formation d’un parti également hostile à l’oligarchie bourgeoise et à la famille stathoudérienne, et qui estimait que l’une était désormais aussi incapable que l’autre de faire le bonheur du pays. Comme on peut s’y attendre, ce parti nouveau s’inspirait principalement des écrits émanés de l’école philosophique française.

La seconde moitié du siècle se passa misérablement en tiraillemens de tout genre entre le parti stathoudérien et les états, où dominait encore le patriciat. La princesse Anne, Anglaise de naissance, mère et tutrice du jeune Guillaume V, envenima par sa hauteur et son incapacité politique une situation déjà fort tendue. Son fils, Guillaume V, timide et débonnaire, ne fut pas plus heureux. Il vit son autorité de plus en plus restreinte par les états, et le patriciat se rapprocha même du parti des réformes pour annuler le stathouder autant que possible, ne prévoyant pas qu’il creusait sa propre tombe. La guerre d’Amérique, à laquelle la Hollande prit une part peu glorieuse, et qui se termina par l’abaissement de la marine hollandaise devant le pavillon britannique, augmenta l’impopularité du stathouder, accusé bien à tort d’avoir négligé les arméniens maritimes ; elle accrut aussi l’ascendant des idées nouvelles de liberté et d’égalité. Chose qui paraît presque incroyable à ceux qui connaissent aujourd’hui la Hollande, il fut interdit de chanter désormais dans les rues des chansons orangistes. Retiré à Nimègue, Guillaume V assistait, triste et indécis, à cette démolition du stathoudérat ; mais la princesse sa femme, nièce du grand Frédéric, n’était pas d’humeur aussi endurante. Elle voulut se rendre à La Haye dans l’espoir d’y fomenter un mouvement réactionnaire parmi les orangistes toujours nombreux de cette résidence. Le chemin lui fut barré près de Gouda, au nom des états. Elle se crut insultée, exigea une satisfaction qu’elle n’obtint pas, et commit la faute énorme d’appeler dans les provinces une intervention prussienne. La frontière était fort mal protégée du côté de l’Allemagne. Les patriotes, — c’est ainsi qu’on appelait les antistathoudériens, — mal organisés, mal armés, ne purent tenir devant les troupes prussiennes, qui s’emparèrent presque sans coup férir des villes les plus opposées au prince. Amsterdam même, après un semblant de résistance, se rendit, et en peu de jours l’autorité du stathouder fut intégralement rétablie. Tout cela se passait en 1787.