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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/524

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REVUE DES DEUX MONDES.

jusqu’alors inconnue. En possession d’énormes capitaux amassés par l’activité bien entendue des générations antérieures, elle se fit en quelque sorte le banquier de l’Europe, prêtant à de gros intérêts, sur de bonnes garanties, et augmenta encore sa richesse par le développement de sa marine marchande. Après tout, sa constitution politique pouvait alors passer pour très libérale. Préservées de ces dîmes onéreuses que presque partout ailleurs le despotisme et la superstition levaient sur les produits du travail national, n’ayant rien à craindre du côté de l’Allemagne et protégées contre la France et l’Angleterre par l’antagonisme même de ces deux grandes rivales, les Provinces-Unies purent en toute sécurité moissonner dans le bien-être ce que le siècle précédent avait semé au sein de rudes épreuves virilement traversées. On peut ajouter que le spectacle de leur éclatante prospérité, comparée à l’exiguïté d’un territoire arraché pied à pied aux fleuves et à la mer, ne fut pas sans influer sur les vues des théoriciens de l’école réformiste, qui purent opposer les brillans résultats de la liberté politique et religieuse aux tristes conséquences sociales de l’absolutisme espagnol, français et autrichien.

Cependant les esprits perspicaces qui eussent regardé de près auraient pu discerner sous ces dehors prospères les symptômes grandissans de la décadence. L’excès de prospérité est plus dangereux encore pour les peuples que pour les individus. La Néerlande s’engourdissait dans le bien-être ; l’esprit des entreprises audacieuses s’éteignait lentement. La marine et l’armée étaient fort négligées ; la guerre de la succession d’Espagne avait coûté d’énormes sommes, obéré pour longtemps les finances, et les états, dominés par le besoin de faire des économies, se montraient peu disposés à de nouveaux sacrifices. Les souvenirs glorieux sont souvent un piège pour la nation qui s’en nourrit avec trop de complaisance. Les Néerlandais se disaient avec une juste fierté qu’ils avaient au xvie siècle épuisé l’Espagne, au XVIIe repoussé Louis XIV, récemment encore donné le branle à cette révolution, de 1688 qui avait détrôné les Stuarts, maintenu le protestantisme, sauvé la liberté de l’Europe, et ils se flattaient de l’idée que, si par impossible de nouveaux dangers menaçaient leur indépendance, ils étaient, comme leurs ancêtres, de taille à les braver. Ils oubliaient que les circonstances avaient changé, que les grands états de l’Europe, mieux organisés, plus centralisés, disposaient d’une puissance militaire et financière qui leur assurait une supériorité de jour en jour plus marquée. Les sept provinces étaient plus riches et plus fortes que n’importe quelle contrée de même étendue et de même population, mais elles l’étaient moins que l’Angleterre ou la France prises chacune dans sa totalité et pouvant désormais concentrer ses forces. Il