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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/523

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LA HOLLANDE ET LE ROI LOUIS.

tus privées de ces fiers bourgeois, le nombre considérable des familles entre lesquelles se faisait en quelque sorte le roulement des fonctions publiques, la scrupuleuse probité de leur gestion financière, la périodicité régulière et la fréquence des entrées et sorties de charge, bien des circonstances enfin contribuaient à rendre leur monopole supportable, et il faut bien que le peuple en masse l’ait vu se perpétuer sans trop de déplaisir, puisque le parti stathoudérien, même dans ses jours de triomphe, ne put réussir à l’extirper. D’ailleurs parmi les traits caractéristiques du peuple hollandais il faut noter celui-ci, que l’on peut constater aujourd’hui encore bien qu’il tende à s’effacer : autant ce peuple est susceptible dès que l’on fait mine de toucher à ses habitudes d’aller, de venir, de travailler, de s’amuser à sa guise, aux institutions religieuses qu’il préfère, à son indépendance nationale, autant il est indifférent aux détails quotidiens de la politique. Il lui manque un peu de cette promptitude d’intelligence ou plutôt d’imagination qui ailleurs détermine presque instantanément les plus forts courans d’opinion publique. De là vient que, si dans ce pays le mal politique, une fois reconnu et senti, est combattu avec une décision, une persévérance admirables, l’indifférence du grand nombre le laisse aisément grandir avant que l’on songe à y porter remède. On n’aime pas à se déranger, à se mettre en avant, à quitter ses affaires pour s’occuper des affaires publiques ; par exemple, l’institution du jury n’est pas populaire en Hollande. Cette disposition explique la docilité prolongée avec laquelle la multitude accepta la suprématie des familles patriciennes. « Ces messieurs savent bien ce qui est à faire ; » ce dicton hollandais, encore souvent en usage dans un sens ironique, exprime parfaitement la confiance moitié naïve, moitié insouciante, que la peuple mettait d’ordinaire dans la sagacité de ses gouvernans, habitués de père en fils à résoudre les questions difficiles. Seulement dans les grandes occasions, quand le pays semblait perdu par suite des économies intempestives ou de l’impéritie diplomatique de la bourgeoisie gouvernante, le peuple se fâchait, réclamait à grands cris son stathouder, et lui mettait tous les pouvoirs en main. La crise passée, les choses reprenaient leur marche accoutumée, et les stathouders reperdaient le plus souvent dans les années de paix le pouvoir que les années de guerre leur avaient conféré.

Tout défectueux qu’il nous paraisse, ce système produisit de grandes choses. Philippe II, Louis XIV et les Stuarts l’apprirent à leurs dépens. Au xviie siècle, les Provinces-Unies furent le dernier refuge de la libre pensée et de la libre croyance : ce titre seul suffirait à leur gloire.

Pendant la plus grande partie du xviiie siècle, la Hollande jouit d’une tranquillité rarement troublée et d’une prospérité matérielle