Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/517

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les saints derviches, auxquels il accorde volontiers le martyre, objet de leurs vœux.

Puis, quand il a renversé les empires, anéanti les Sodomes, n’ayant fui qu’un jour, un seul, devant des bataillons de sauterelles affamées, sur le dos desquelles se lisait ce quatrain mystérieux :

Notre ponte, peu féconde,
Est de quatre-vingt-dix-neuf;
En pondant chacune un œuf
De plus, nous aurions le monde!


après, dis-je, ces exploits, il est las de son sanglant métier, il s’en va laissant sa « fauve canaille s’entre-tuer. » Il s’aperçoit

Qu’il a broyé le monde en vain.
Mieux vaut, pour bâtir un rêve,
La moindre coupe avec du vin.

C’est bien la vie orientale que le poète déroule à nos yeux avec toutes ses phases, toutes ses ivresses, d’abord, on l’a vu, l’ivresse de l’amour innocent et pur, puis l’ivresse des combats, les Fleurs de sang; voici maintenant l’ivresse brutale de la taverne profonde et mal famée, les Fleurs de vin.

Toutefois, malgré la coupe et l’échanson, le tueur de gazelles a du mal à éteindre sa pensée; enfin il dompte le chagrin, il arrive à l’ivresse céleste.

J’ai dans ma tête une araignée
A tapisser embesognée,
Ayant longs bras et corps velu.


Cette araignée lui chante en tissant un vers mystique auquel il ne comprend rien et qui le ravit : c’est la période de l’ascétisme oriental. L’araignée, à force de tisser, de tisser sans cesse, a entre-croisé en lui les fils divins du firmament et de l’infini; le buveur voit Allah, « celui qui est, » face à face; il vit dans une mosquée idéale et mystérieuse, se nourrissant d’herbes et de roseaux, occupé d’ablutions, de jeûnes et de génuflexions, célébrant religieusement la « nuit sainte » et l’anniversaire du jour où le fils de Fatma, Hussaïn, le préféré du prophète, tomba sous les coups de ses assassins dans le désert de Kerbéla.

Mon poème d’à présent porte
Une page, et la page un mot :
Dieu ! Chefs-d’œuvre de toute sorte.
Vous n’atteindrez jamais si haut.

Il est arrivé à la béatitude immobile et inerte du brahmane, à cet état d’adoration pareil à la mort où les oiseaux, dit-on, nichent en sé-