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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/514

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sorte dans l’immobilité symbolique des choses. Et les broussailles? Les broussailles, c’est l’âme des aïeux « debout dans leur vieillesse héroïque et superbe. » La source claire et pleurante, c’est la vie à son aurore, c’est l’émerveillement d’un jeune esprit qui, comme l’Eve de Milton dans ce paradis si tôt perdu, s’éveille curieux au monde qui s’empare de tous ses sens. Dans les astres, dans la mer, se retrouve également la vie des morts. Je n’ai pu comprendre, par exemple, ce qu’est la neige, ni ce que disent les voix, « chant nocturne des morts, » ni comment la dernière haleine de l’âme des morts s’exhale dans les parfums.

Quittant le monde matériel, le poète pénètre ensuite dans celui de la pensée et du sentiment. Le doute n’est pas permis, nous dit ici la muse de M. Silvestre; il y a une force, une faculté d’aimer qui survit après la mort. C’est tout simplement, sous un de ses aspects, la théorie de l’immortalité, qui, par malheur, ne gagne pas en clarté à être ainsi exprimée dans la langue des dieux. Les idées philosophiques de M. Silvestre ne parviennent pas à se dégager sous sa plume; elles s’enfoncent, en s’y perdant, dans les obscurités d’un mysticisme bizarre où le lecteur ne suit qu’à tâtons, La pièce qui célèbre la double vie nous présente un type achevé de poésie incohérente et de pêle-mêle métaphysique.

Avec les nouveaux Sonnets païens, la gamme change complètement. M. Silvestre entonne l’hymne du « superbe torse », du désir qui « brûle les reins » de l’amant, et des baisers qui sont des « morsures. » Nous voilà loin des visions vaporeuses et des aspirations idéales. Le bonheur ici, c’est d’être, comme une bête égorgée par le couteau du boucher, servi en pâture à la faim d’une impure beauté ou de devenir la proie des Ménades, d’être écrasé comme Orphée, « vendange épouvantable, » sous les pieds des vierges de Thrace « aux crinières d’archange. » — Nous parcourons ensuite une galerie de Paysages métaphysiques : dans l’Aube, nous retrouvons le sommeil rêveur des morts mêlé aux bruissemens du peuple des vivans, dans le soleil couchant un supplicié sur lequel la mer se ferme en éclaboussant la nue, tandis que la vague chante un miserere, et que la lune, pour continuer l’image jusqu’au bout, ressemble, en montant au ciel, à la « tête sans cheveux » du soleil décapité. Quant à la nuit, le poète y voit un immense tombeau dont Dieu comble la profondeur béante en y jetant les astres innombrables qui peuplent la voûte éthérée pendant les ténèbres.

Pour métaphysiques, à coup sûr ces paysages le sont, et rappellent le mot de Voltaire, qui, bien que décoché à l’adresse des philosophes ontologistes, n’en atteint pas moins à l’occasion les poètes en pleine poitrine : mais ne nous arrêtons pas à examiner par le menu tous les paysages de M. Silvestre. Là-bas s’entr’ouvre devant nous un autre sanctuaire de l’art, avec cette enseigne : A travers l’âme. Jetons-y un coup d’œil. L’Héroïsme, où le poète chante la gloire des soldats républicains, des héros de Sambre-et-Meuse, le Passé, Virginis Amor, où il revient plus modestement à la