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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/507

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ce que contient de précieux la partition de M. Bénédict, fût-ce à seul titre de renseignemens sur une matière donnée; mais il nous restait à diriger son attention vers la tragédie sacrée de M. de Ségur, où le mysticisme musical de l’auteur de Faust et de Roméo et Juliette ne peut qu’aller puiser avec profit.

Revenons à cette soirée de Mlle Nilsson, et mettons franchement que l’oratorio, avec son personnel de chanteurs en habit noir et de cantatrices en toilette de bal, ne devait pas être convié à pareille fête. On n’imagine pas quel froid jette dans une salle le spectacle de tout ce monde assis et tenant en main des cahiers de musique. M. Faure surtout se distinguait par sa mine d’enterrement, et, quand il s’est levé pour arrondir sa paraphrase, il y a mis une telle condescendance qu’on aurait presque été tenté de s’écrier : Comment donc! est-ce bien possible, monseigneur, que vous daigniez ainsi chanter vous-même? L’intérêt de la représentation se concentrait cette fois tout entier sur la maîtresse de la maison, prenant congé de ses amis, de son public. On voulait la voir en une même soirée dans chacun de ces encadremens poétiques, où sa physionomie étrange et pittoresque s’est tour à tour ineffaçablement dessinée; on voulait surtout l’entendre dans le trio des masques de Don Juan, et, disons-le, grâce à elle, ce ravissant morceau a produit un effet encore sans exemple à l’Opéra. Nos souvenirs sur ce point ne remontent pas au-delà de la Frezzolini; nous ignorons donc ce qu’était la Sontag, appelée en son temps la dona Anna par excellence, et peinte dans ce rôle de prédilection par Paul Delaroche, qui se connaissait en musique : aussi nous eût-il été précieux de recueillir à ce propos l’opinion d’un homme ayant toute qualité pour prononcer sur la comparaison, de M. Vitet par exemple, qui, à une époque où toutes les grandes places du siècle étaient à prendre, fut au sérieux le maître de l’esthétique musicale française, comme Stendhal en fut le maître fantaisiste. Mlle Nilsson a pour interpréter cette page idéale des secrets vraiment féeriques; sa voix monte et s’y déploie légère, flexible, impondérable, on dirait qu’elle a des ailes pour évoluer dans l’azur de cette mélodie; ces quelques mesures passent comme un rêve, on s’y oublie, on se rappelle ce chant d’oiseau où la légende fait tenir un siècle, alors qu’il semble n’avoir duré que trois minutes. Ceux qui demandent en quoi consiste l’art de Mme Nilsson n’ont qu’à l’entendre dans ce trio de Don Juan. Il se peut que le beau ait des règles, le charme ne se raisonne pas. Qu’est-ce qui fait le prix de tel objet que les amateurs vont se disputer à coups de surenchères forcenées? La rareté. Voilà deux tasses sorties de la même fabrique, pétries dans la même pâte, l’une vaut quinze cents francs, l’autre à peine deux écus.

La voix de Mlle Nilsson est un objet rare entre tous, une curiosité dont pas un théâtre n’est assez riche pour se donner le luxe à lui seul, Londres nous l’a prise; après l’Angleterre, ce sera le tour de l’Améri-