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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/505

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prudence ; d’ailleurs il ne convient qu’aux Meyerbeer, et encore ! de rêver ces distributions impossibles qui marient le Grand-Turc avec la république de Venise. On a M. Capoul pour jouer Paul, on veut avoir Mme Patti pour Virginie, joli spectacle, en vérité, dont un directeur de théâtre quelque peu sérieux contestera la vraisemblance, mais qu’un musicien fantaisiste peut se donner librement dans son fauteuil à l’heure des songes! Nous regretterions de voir un homme du talent de M. Victor Massé se laisser aller à de pareilles chimères, surtout dans un moment où le soin de sa réputation lui commande de ne pas rester davantage en dehors de la lutte. Quand on a cette rare chance de tenir sous sa main M. Capoul, on serait mal venu de ne pas vouloir se contenter de Mlle Priola. D’ailleurs, à remettre ainsi du jour au lendemain, les choses passent, le goût change; un sujet, par le temps qui court, a bientôt fait de tourner à la caricature. Rien n’empêcherait en effet les brillans esprits auxquels l’art dramatique et musical doit tant de funambulesques épopées de renouer une fois de plus leur précieuse collaboration et d’égayer à son tour le vénérable Bernardin de ce charivari dont ils ont si ingénieusement poursuivi les dieux d’Homère. Que dirait l’auteur des Noces de Jeannette, des Saisons et de la Reine Topaze, si, pendant qu’il s’attarde aux bagatelles de sa mise en scène, il venait à lui naître aux Folies-Dramatiques, aux Variétés ou aux Bouffes-Parisiens un Petit Paul et Virginie, pour continuer et compléter la dynastie de la Belle Hélène, d’Orphée aux enfers, du Petit Faust et de Chilpéric?

Mlle Nilsson, en quittant Paris, a très généreusement abandonné à la caisse des secours des artistes dramatiques le produit de sa représentation à bénéfice. La recette s’étant élevée à 20,000 fr., c’est une simple offrande de 11,000 francs que, tous frais déduits, la diva suédoise aura tirée de sa chatulle particulière. Que maintenant les bonnes âmes interprètent un pareil acte à leur manière, qu’elles y voient un trait de plus d’habileté, cela va sans dire; pour nous qui n’y mettons point tant de malice, et qui appelons les choses par leur nom, un bienfait est un bienfait; nous souhaitons que l’exemple fasse des petits, et que la race se perpétue de ces intrigantes dont les manœuvres se traduisent par des charités de 11,000 francs. C’était du reste une soirée presque théologale que cette représentation, laquelle, si de tels bruits avaient besoin d’être démentis, répondrait victorieusement à ces accusations d’avarice et d’ingratitude que l’envie se plaisait à propager sur le compte de Mlle Nilsson. En même temps que la sympathique bénéficiaire renonçait à tout profit, elle suscitait, activait, dirigeait les répétitions d’un oratorio de Sainte Cécile, voulant, avec le zèle et l’autorité qu’on lui connaît, que cette circonstance servît au moins à mettre en évidence à Paris l’œuvre d’un compositeur très haut placé dans son estime. Si l’événement n’a pas rempli toute son espérance, il n’en faut accuser personne, ni les solistes, ni les chœurs, ni l’orchestre, pas même