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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/503

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REVUE. — CHRONIQUE.

fois plus fâcheuse que l’inexpérience, ce talent de facture qui ne doute de rien. Plongez gaîment la main dans le vieux sac aux ressources, agitez, remuez tous ces motifs qui depuis Nicole Isouard jusqu’à M. Auber, jusqu’à M. Thomas, ont tant servi, et des parties de ce genre vous en gagnerez aussi souvent qu’il plaira aux directeurs de vous en laisser jouer. Sur ce point, M. Jules Cohen n’a certes pas à se plaindre : avec lui, le tapis vert ne chôme guère : pas plus tôt les chandelles se sont éteintes d’un côté qu’on les rallume de l’autre; le Théâtre-Lyrique, l’Opéra-Comique et la Comédie-Française elle-même se disputent ses ouvrages, un de ces soirs nous le verrons à l’Opéra. Ce n’est pas que ses ouvrages réussissent, au contraire; Mlle Nilsson en personne n’a pu sauver de l’oubli les Bleuets, et qui se souvient de José-Maria? Mais qu’importe à un auteur de ne réussir jamais complètement, si, pour les résultats qu’il en retire, ses demi-chutes équivalent à des succès? Au théâtre, cela s’appelle avoir de la chance, et le mot est fort juste, car, sachons-le bien, une seule chose compte : être joué ! Talent, succès, le reste peut n’être ensuite que matière à controverse ; soyez tranquille, la critique, la discussion, se chargeront d’embrouiller tout. Si le public regimbe, on lui dira qu’il en est au théâtre comme dans la grammaire, où deux négations valent une affirmation, et le plus beau c’est que le public finira par le croire et s’étonner que cet auteur, dont les journaux ramènent périodiquement le nom sous ses yeux, ne soit pas encore de l’Institut.

Au lieu de donner les débuts de Mme Dalti comme circonstance et raison d’être à cette malencontreuse partition, pourquoi n’avoir pas tout simplement produit la nouvelle cantatrice dans un rôle du répertoire? Le public et la critique eussent au moins été mis tout de suite en pleine connaissance de cause, tandis qu’avec ces rôles taillés, ajustés et rembourrés sur patron, on ne sait jamais que penser d’un sujet, quels sont en fin de compte ses avantages et ses défauts. D’ailleurs admettons que musicalement cette fois la mesure eût été bien prise, comment ne pas reconnaître en même temps tout ce que ce costume de sauvagesse avait de disgracieux pour la femme? Ces cheveux en broussaille, ce ventre qui pousse en avant, ces pieds épatés sur des bateaux de liège, ces haillons, ces verroteries, tout cela est horrible, et l’élégant costume de Liménienne au second acte s’est trouvé là fort à propos pour effacer une impression dont la moins coquette aurait souffert. Mme Dalti sait chanter, mais sa voix manque absolument de charme et de jeunesse. Pour l’agilité, c’est une Cabel; malheureusement nous en avons eu trop de ces gammes chromatiques et de ces feux d’artifice, tout cela est passé, démodé. L’influence de Mme Dalti ne prolongera pas de beaucoup, je le crains, l’existence de l’ouvrage qui s’est mis là sous son invocation, et d’autre part Déa n’aura pas été pour elle une rare aubaine. Chanter de mauvaise musique est un triste droit qui n’appartient qu’aux grandes