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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/498

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active. Ministre de l’instruction publique ou pair de France sous Louis-Philippe, il n’avait fait que passer dans tous ces postes pour revenir à l’Institut, sa vraie patrie. Ce n’était point un homme d’état, c’était avant tout un orateur éminent sur les choses de l’esprit, un juge pénétrant et habile, ce qu’on appelait au temps passé un arbitre du goût et des élégances littéraires. Que de fois n’a-t-il pas renouvelé ce tour de force du rapport académique annuel, qu’il rajeunissait sans cesse, où il semait les traits fins et brillans ! Sans être de ceux qui conduisent leurs contemporains par l’action, M. Villemain avait eu cependant un grand rôle politique sous la restauration ; il avait exercé la plus vive influence sur la jeunesse du temps par ses cours de la Sorbonne. Il était un des trois maîtres qui captivaient tous les esprits en animant leurs leçons d’un souffle libéral. De ces trois maîtres, l’un, Cousin, est mort il y a quelques années ; M. Villemain disparaît aujourd’hui ; le dernier survivant, celui qui est le plus âgé et qui a eu le rôle politique le plus actif, M. Guizot, porte toujours vertement sa vieillesse, et ne se désintéresse de rien. Ces trois noms représentaient une époque, ils personnifiaient l’histoire, la philosophie, l’éloquence littéraire. Sans être un novateur, même en littérature, M. Villemain avait cependant renouvelé la critique dans ces larges tableaux où il retraçait le mouvement tout entier du xviiie siècle ; il avait été un des premiers à sentir l’importance de la littérature du moyen âge, des littératures étrangères. M. Villemain a été dépassé depuis, mais il avait ouvert la route, il avait été un des initiateurs, et de ce beau temps de sa jeunesse où le succès lui avait souri de bonne heure, il avait gardé une inspiration libérale qui s’est cachée plus d’une fois dans ces derniers vingt ans sous l’allusion ironique, et qui ne s’est éteinte qu’avec lui.

Nous enterrons nos morts en votant nos plébiscites, et l’Europe nous regarde, non sans s’étonner quelquefois de nos agitations et des dénoùmens qui les suivent. L’Europe, quant à elle, vit sans trouble et sans émotions. En Allemagne, les grandes questions dorment pour le moment d’un sommeil tranquille. L’Angleterre ne se détourne pas des œuvres intérieures qu’elle poursuit avec une calme et énergique résolution. En Espagne, rien de bien sérieux n’apparaît ; on vit dans une situation sans lendemain, entre la république, dont on ne veut pas, et la monarchie, qu’on ne peut point rétablir. L’Espagne est toujours un étrange pays. De temps à autre, sur un point quelconque, en Andalousie ou en Catalogne, éclate une insurrection républicaine qu’on réprime sans aucune faiblesse, presque avec violence, comme on l’a vu récemment dans la lutte sanglante qui a eu lieu près de Barcelone à propos de la conscription militaire ; puis, si i’on s’inquiète de cette situation précaire, le général Prim paraît devant les cortès, rassurant tout le monde, déclarant que tout cela va finir, que d’ici à un mois, deux mois au plus, l’on aura trouvé un roi.