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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/489

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Que signifie donc ce vote du 8 mai ? Il peut être obscur et complexe tant qu’on voudra, quoiqu’il n’y ait pas plus de confusion et d’obscurité dans le oui que dans le non, il peut se composer d’une multitude d’élémens ou répondre à toute sorte d’aspirations et d’instincts. En définitive, pris en lui même, dégagé de tous ses détails subalternes, il a un sens clair comme le jour ; il est l’expression d’un sentiment universel qui s’est traduit sous mille formes dans les derniers temps, qu’on a pu suivre au courant des choses ; il signifie que le pays ne veut point de révolutions violentes. Jusqu’ici, il n’y avait assurément aucun doute pour les esprits clairvoyans ; cette volonté du pays était écrite dans toutes les manifestations qui se sont succédé depuis un an, mais elle était en quelque sorte éparse et insaisissable ; cette fois elle se résume et se condense dans un seul mot foudroyant comme toutes ces explosions de volonté populaire. Cette lutte vague et incohérente engagée depuis quelque temps entre ce qui existe et une révolution radicale est venue se concentrer à heure fixe dans un duel décisif entre le oui et le non, et dans ce duel multiple, redoutable, c’est le non qui a été décidément et souverainement vaincu. Voilà la première signification du scrutin du 8 mai. C’est une victoire pour le gouvernement sans aucun doute, mais c’est surtout la répudiation des moyens, des procédés révolutionnaires, c’est la déroute de tous ceux qui se sont fait jusqu’au bout l’illusion que leurs polémiques violentes exprimaient la pensée de la France, et qui se sont mépris au point de ne pas voir que, bien loin de préparer leur propre triomphe, ils travaillaient au succès du gouvernement. De toute façon, le parti radical a fait une triste campagne qui se termine pour lui par une étrange déception, et la gauche parlementaire elle-même expie aujourd’hui les erreurs, les équivoques et les faiblesses de ce qu’elle appelle sa politique depuis plus de six mois. La vérité est que depuis les élections dernières la gauche n’a eu aucune politique, et que si elle est vaincue en ce moment, si elle est placée dans une situation incontestablement fausse, elle a mérité ce qui lui arrive.

Ce n’est rien d’être vaincu en politique, c’est quelque chose de mériter sa défaite et d’aller au-devant d’un de ces éclatans désaveux qui compromettent pour longtemps un parti. C’est là qu’en est aujourd’hui la gauche ; elle est dans le parlement un parti provisoirement désavoué par la masse du pays, et elle a mérité sa mésaventure d’abord par une faute de tactique, parce qu’elle n’a pas su résister à cette tentation de risquer un grand coup, de jouer le tout pour le tout. Si elle n’a pas eu de son propre mouvement cette pensée, elle l’a subie, ce qui est la même chose. Le jour où s’élevait cette question du plébiscite qui a réveille tant de doutes dans bien des esprits libéraux, c’était évidemment la plus habile politique de bien choisir sa position de combat, de ne pas se laisser traîner à l’aventure. Si on était resté sur le terrain d’une opposition