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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/481

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trouvâmes tout le monde comme d’habitude, et la musique me parut délicieuse. Tous les regards se dirigeaient sur nous; cela m’amusa prodigieusement de voir comment chacun nous accablait de politesses et de félicitations. La dame sans nerfs elle-même parut désarmée quand Morrik, lui baisant la main, dit qu’elle était la seule dont j’eusse été jalouse. Cela me valut un baiser sur le front avec la remarque que la jalousie était excusable chez les personnes affligées de faiblesse nerveuse. Et tous ajoutaient que ce n’était pas une nouvelle pour eux, à quoi Morrik répondait qu’en ce cas ils en savaient plus que lui. Enfin, lorsque la petite marchande vint nous offrir des violettes, il lui versa dans la main tout le contenu de sa bourse, et le soleil et les trompettes célébraient le printemps, et dans le cimetière, là-bas, on ne voyait que des fleurs, comme si la mort n’existait plus pour ceux qui se sentent renaître à la vie.

Nous avons dîné ensemble et ne nous sommes séparés qu’au coucher du soleil. — Mon enfant, me dit-il, notre tyran le docteur m’a fait promettre de ne pas te revoir avant le printemps prochain, parce que rien n’est plus mauvais que les tête-à-tête pour un convalescent. Il ne m’a pas dit un mot des soins dont tu m’as entouré pendant ma maladie, quoique j’aie cherché à le faire causer; mais tu sais fort bien écrire, je ne l’ai que trop appris à mes dépens, nous serons donc toujours ensemble. Et quel bonheur quand je recevrai ta première lettre, qui me parlera non pas d’adieu, mais de revoir, non pas de la mort, mais de la vie !

Nous étions sur le seuil de ma maison; nous nous serrâmes la main une dernière fois, heureux de l’épreuve qu’il nous reste à subir, car celui qui nous a donné ce bonheur protégera notre avenir, et ce n’est pas en vain qu’il nous a rendu la vie.


Mon journal est fini. Je veux te l’envoyer aujourd’hui même, mon bien-aimé. Peut-être le feuilletteras-tu quelquefois lorsque tes pensées me chercheront. Je ne possède plus rien qui ne t’appartienne, et tu trouveras dans ces pages beaucoup de toi; ce sera comme un miroir où tu nous verras, toi et moi, unis pour toujours. J’y joins quelques vers que j’ai lus hier avec plaisir, et l’une de ces fleurs que tu m’as données aujourd’hui. Quand les violettes fleuriront de nouveau, je te reverrai. Dieu le veut et le voudra!


PAUL HEYSE.