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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/479

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Mes hôtes ouvrirent de grands yeux en apprenant que j’étais allée si loin. Je leur ai dit du reste que je compte partir la semaine prochaine. La neige aura disparu du Brenner, et il ne fera plus froid. Je profiterai de ces avant-coureurs du printemps pour traverser les montagnes. Demain, j’irai au Wassermauer prendre congé d’une ou deux connaissances et leur dire que, me sentant beaucoup mieux, je songe à retourner bientôt chez moi.


Le jour suivant... Printemps partout!

Peut-on écrire ce qu’on a de la peine encore à sentir et comprendre? En me levant ce matin, je ne prévoyais guère quelles épreuves nouvelles m’apporterait cette journée. Sans cela, qui sait si je ne me serais pas enfuie de nouveau? J’écrivais hier que la vie est pénible; mais ce qu’il y a de plus pénible, c’est le bonheur pour une pauvre âme qui se demande : Ne te sera-t-il pas enlevé avant que tes forces aient eu le temps de renaître? Heureusement il n’y a pas de vrai bonheur qu’on doive être seule à porter; il nous vient toujours d’un autre, qui en partage avec nous le poids. Voici les premières violettes, qui savent quel printemps est venu pour moi.

Lorsque je me réveillai, il faisait grand jour. En me coiffant devant mon miroir, je remarquai que mes fraîches couleurs étaient revenues et ma robe neuve arrivée fort à propos. Depuis longtemps, je n’avais plus aucune idée de vanité; mais, quand on doit se remettre à vivre, ne faut-il pas redevenir femme? Tandis que je tressais mes cheveux, il m’a semblé que j’avais l’air plus jeune que je ne croyais. Je pensai alors au jeune Polonais, en me demandant ce qui pouvait l’avoir séduit en moi. Affaire de goût, sans doute; mais pour la première fois je fus choquée de ma vieille toilette, et je ne voulus pas sortir avant d’avoir changé les rubans de mon chapeau. J’étais donc là, rêvant rubans neufs et frivolités, lorsque ma porte s’ouvre, et Morrik entre. Il avait, je crois, oublié de frapper.

Je fus tout interdite, mais il ne s’en aperçut pas; il paraissait encore plus troublé que moi. Il ne s’assit pas, s’approcha de la fenêtre, admira la vue, puis examina mon bureau en connaisseur; enfin, tout à coup se tournant vers moi, il s’excusa d’avoir pris la liberté de venir. Partant demain pour Venise, il avait voulu me dire adieu. Je m’assis sur le canapé en lui disant : — Ne voulez-vous pas vous asseoir? — J’avais déjà mon chapeau sur la tête; mais il ne paraissait songer à rien autre qu’au moyen de m’exprimer ce qui préoccupait son cœur.

— Qu’avez-vous pensé de moi, dit-il, de moi qui ne vous ai pas donné signe de vie depuis cette nuit où vous me veillâtes en compagnie du docteur? J’ai dû vous paraître bien mauvais, lâche, in-