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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/478

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écoutait en souriant. Je ne peux exprimer ce que je sentis. — Partons, me dis-je. Je ne veux ni les voir ni être vue d’eux; je ne veux pas échanger un salut, pas une parole de politesse.

Je passai sur le pont de bois et suivis la chaussée qui traverse maints petits hameaux le long de la vallée de l’Etsch jusqu’à Botzen, à quatre lieues de là. — Pourquoi n’irais-je pas jusqu’à Botzen? pensai-je tout en cheminant. Là j’écrirais à mes hôtes pour leur envoyer l’argent que je puis leur devoir et demander qu’on m’expédie mes effets; puis je trouverai bien une voiture ou une chaise de poste. Je n’ai de congé à prendre de personne. Qui s’occupera de mon départ? Je puis être tranquille au sujet de celui que j’ai une fois appelé mon ami. Il est bien guéri, puisqu’il peut causer et rire avec cette femme, supporter son regard de plomb et sa voix de terre glaise.

Enchantée de cette résolution, je marchais rapidement. Oui, c’était une consolation pour moi de songer que je me dirigeais du côté de la maison paternelle, de cette vieille cage où rentre toujours volontiers l’oiseau de chambre, dont les ailes ne sont point assez fortes pour lui permettre de voler librement.

Le soleil se coucha. Je venais de traverser un village dont j’ignore le nom. Je continuais d’avancer d’un pas rapide en m’enveloppant de mon manteau, car le froid commençait à me saisir. Après avoir ainsi marché pendant une bonne heure sans apercevoir une seule maison ni rencontrer personne, exténuée de fatigue et de faim, l’héroïne qui portait dans son cœur une si ferme résolution s’assit, comme un pauvre enfant abandonné, sur une pierre au bord du chemin, et se mit à pleurer toutes ses larmes. Ah! il est facile de mourir, mais vivre est pénible !

Dieu sait ce que je serais devenue, si le hasard ou plutôt la bonne Providence n’avait eu pitié de moi. J’entendis rouler un char, claquer un fouet, et je reconnus mon brave homme des ruines de Zéno, Ignace, qui s’arrêta devant moi. Ce fut une scène de reconnaissance qu’il termina en me faisant monter dans son char pour me ramener à Méran. Il venait de conclure un marché avantageux, et le vin avait singulièrement délié sa langue. Il me parla de son bonheur conjugal; sa Lise grondait bien encore de temps en temps, mais il en prend son parti, parce qu’après tout, quand on est deux, les qualités qui manquent à l’un, l’autre les a, et quatre yeux voient mieux que deux; en un mot, sa vie est tout à fait heureuse. Il me demanda des nouvelles du monsieur qu’il avait vu avec moi à Schoenna; quand je lui dis qu’il était mieux portant, il entonna un chant tyrolien, fit claquer son fouet, et me regarda d’un air narquois qui me mit mal à l’aise.