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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/472

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Le 13.

Il s’est réveillé dans la nuit en me demandant, et son domestique a eu bien de la peine à lui persuader que je reviendrais. Ce matin, je l’ai trouvé très excité. Il ne m’a pas été facile de lui faire comprendre qu’il fallait absolument partager le jour et la nuit entre ses deux gardes. — Et si je mourais subitement dans la nuit? demanda-t-il.

— Eh bien ! on viendrait me chercher, et je serais tout de suite ici.

Je dus lui donner ma main. Il dormit un peu; mais il ne mange rien du tout, sa maigreur est effrayante.

Je me rassure pourtant, puisque ma présence lui fait du bien. L’après-midi a été meilleure. La porte entre les deux chambres était ouverte afin qu’il pût apercevoir au moins mon ombre sur la muraille. Je lisais, et j’entendais sa respiration faible, mais paisible; je n’allais auprès de son lit que pour lui donner ses potions. — C’est une magicienne, a-t-il dit au médecin; elle change pour moi la mort en une fête. Je ne suis plus pressé du tout. Ordonnez seulement, je n’aurai jamais trop de vos mauvaises drogues, maintenant qu’elles me sont présentées par un ange.


Le 15.

Hier, je n’ai pas eu le cœur d’écrire; la journée avait été trop mauvaise. Est-ce une consolation de voir qu’il ne va pas plus mal aujourd’hui? Le temps est froid, le jet d’eau du jardin est gelé, et pas un brin de neige en l’air. Je soupire après la neige, car je suis persuadée qu’il n’ira pas mieux tant que durera ce froid rigoureux.

Aujourd’hui j’ai passé des heures près de son lit sans qu’il me reconnût. Dans son délire, il parlait de gens et de pays qui me sont tout à fait étrangers. Que nous savons peu de choses l’un de l’autre! et cependant nous en connaissons le plus intime, le meilleur, ce qui mérite surtout d’être connu.


Le 19, à cinq heures du matin.

Me voici de retour après vingt-quatre heures passées sans dormir, et pourtant je ne puis songer encore au sommeil; il faut que je me recueille et que j’écrive.

J’éprouve le même sentiment qu’un aveugle qui recouvre la vue, le premier rayon de lumière lui cause dans son bonheur une douleur aiguë; mais je veux tout raconter en détail.

Ces trois derniers jours ont été fort pénibles. Hier au soir, le doc-