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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/467

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quelle part. J’ai allumé toutes les bougies... Je me creuse en vain la cervelle pour découvrir qui peut m’avoir fait ce singulier présent. Personne ne m’adresse plus la parole; qui donc songerait à me procurer un plaisir?

Et si c’était lui! ne serait-ce pas contraire à notre convention? Quand il est défendu de parler, est-il permis de faire des cadeaux? Cette pensée me tourmente, comme s’il y avait là quelque chose qui ne doit pas être, et dont nous aurons à nous repentir.

Les lettres de mes parens arrivent bien tard. Il faut que j’éteigne les lumières, et que j’allume ma petite lampe; les branches du sapin s’enflamment çà et là...

La dernière bougie est éteinte sur mon dernier arbre de Noël. Les cloches sonnent. J’écris ces lignes au clair de la lune, qui me tient compagnie.


Le 28 décembre.

J’avais reçu le programme d’un joueur de guitare qui devait se faire entendre cette après-midi dans la salle de la poste. Je ne fuis plus, comme autrefois, les distractions propres à me tirer de mes tristes pensées. J’y allai donc d’autant plus volontiers que la guitare est un instrument qui me plaît. Lorsque j’arrivai, le concert était commencé, il ne restait que trois sièges vides, placés au premier rang, très près de l’artiste, et qui semblaient réservés pour des personnes de distinction. Je ne craignis pas d’en prendre un afin de pouvoir suivre le jeu des doigts du musicien et ne rien perdre de son instrument, dont la voix est peu retentissante. L’air étouffant et la chaleur du poêle dans cette salle au pis fond bas, remplie d’une foule assez nombreuse, me causèrent d’abord un certain malaise; cependant je m’y habituai bientôt, captivée par le talent de l’artiste. Tout à coup la porte s’ouvre doucement, et Morrik entre. Voyant la salle pleine, il hésite; mais une personne lui montre les places vacantes près de moi, il traverse la foule et vient s’asseoir en me faisant un léger salut.

Nous gardâmes le silence. Je craignais seulement que, son siège touchant le mien, il ne s’aperçût du tremblement nerveux qui s’était emparé de moi ; mais il paraissait plus ferme, et, comme il écoutait la musique avec une grande attention, je parvins à me maîtriser en m’abandonnant à de délicieuses rêveries. Les sons de la guitare me semblaient une atmosphère céleste dans laquelle nos deux pensées voyageaient ensemble, où nos deux âmes se trouvaient en accord parfait, dégagées de tout ce qui les avait désunies, séparées ou tourmentées ici-bas.

Les applaudissemens et les bravos dissipaient à peine cette ex-