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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/457

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feuilles des peupliers sont presque toutes tombées, si bien qu’à présent je puis voir les sinuosités de la belle cime du Mendel. Les vignes sont tout à fait dépouillées, les troupeaux restent enfermés dans l’étable, tout annonce l’hiver, et je me sens heureuse d’être au coin de mon feu. La lettre de mon père me parle d’une neige épaisse et d’un froid sévère, tandis qu’ici le vent du sud nous apporte la chaleur de l’Italie, et dans le jardin, sous ma fenêtre, les roses fleurissent comme si elles ne craignaient point que jamais la neige puisse descendre des montagnes et se répandre jusque dans le Wassermauer.


Le 6,

Les roses avaient raison. Il fait ce matin le plus beau soleil, toute la nature semble en fête, les vertes prairies là-bas portent encore leur vêtement de mai, et je viens de recevoir un billet de M. Morrik, qui me propose une promenade sur les hauteurs voisines. A dix heures, il viendra me chercher avec des mulets. Sans beaucoup y réfléchir, je lui ai écrit que j’acceptais avec joie.

Maintenant je me demande si j’ai bien fait...


Le soir du même jour.

Heureusement, pour couper court à mon indécision, l’hôtesse vint me dire qu’un monsieur m’attendait en bas, puis le domestique entra prendre mon sac et mon manteau. Il fallut se dépêcher. Je trouvai M. Morrik prêt à me mettre en selle, et la joie de le revoir gai et passablement bien, le temps chaud et splendide, la perspective d’une belle promenade, tout cela fit bientôt disparaître mes puérils scrupules.

Nous traversâmes les rues et le pont sans nous inquiéter des passans ni de leurs remarques, et nous prîmes le chemin à gauche au travers des vignes, où s’achevaient les derniers travaux de la vendange. Le vin coulait à flots dans les tonneaux placés sur des chars attelés de bœufs. Partout on s’arrêtait pour nous laisser passer, moi la première, sur une bête facile et douce que le guide tenait par la bride, puis Morrik suivant de près, afin que nous pussions nous communiquer nos impressions, savourer ensemble les joies de cette belle journée, enfin à l’arrière-garde son domestique.

Lorsque nous fûmes arrivés plus haut, je tirai vivement les rênes, c’était trop beau pour passer outre. Nous avions au-dessous de nous l’Etschthal; la rivière étincelante serpentait dans le fond entre les rochers, les montagnes se dessinaient devant nous en lignes d’une pureté parfaite. Que dirais-je de plus d’un tableau que pourrait à peine rendre le pinceau du meilleur artiste? Nous n’échangeâmes