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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/456

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— C’est impossible, reprit-il en riant, et pour la première fois je le voyais rire de bon cœur, — ou bien alors prenez garde à vous, j’arrêterai le déserteur, non pas pour lui faire son procès, mais pour replacer entre ses mains ce drapeau sous lequel je veux vivre et mourir.

Ce fut entre nous un débat curieux dans lequel chacun plaida la cause qu’il avait quelques jours auparavant condamnée. — Vous m’accorderez, s’écria-t-il enfin, que mon point de vue, c’est-à-dire celui qui naguère était le vôtre, a du moins l’avantage de s’appuyer sur l’expérience. Depuis que vous me l’avez communiqué, je suis aussi serein, aussi réconcilié avec le monde, avec moi-même, que vous paraissiez l’être alors. Cependant rien n’est changé dans ma position; seulement la teinte grise et terne qui recouvrait toute chose à mes yeux a fait place aux couleurs les plus brillantes. Vous aviez raison en disant que dans chaque minute on peut vivre toute une vie, et il me reste encore tant de ces belles minutes!... Que dis-je? des heures, des semaines, peut-être des mois. Ah! je ne veux pas les perdre.

Je reproduis sèchement ce que ma mémoire a retenu de ses paroles. Si nous étions deux hommes ou deux femmes, avant de nous séparer nos mains se seraient serrées l’une l’autre, et nous aurions scellé de cette manière une amitié fraternelle, indissoluble. Nous nous sommes du moins promis de nous voir tous les jours au Wassermauer. Il nous reste encore tant de points à discuter.


Le 3 novembre.

Les bons jours sont rares ici-bas. Malgré notre promesse, nous ne nous sommes rencontrés que deux fois. Avant-hier, je le cherchais vainement au jardin d’hiver, lorsque vint à passer près de moi la dame sans nerfs avec une autre personne à laquelle j’entendis qu’elle disait : — Le pauvre jeune homme, il paie la fatigue que lui ont occasionnée ses longs entretiens avec sa demoiselle. — Cela me fit tressaillir, et j’eus presque envie de l’aborder pour savoir de qui elle parlait. Heureusement cette après-midi, le domestique de M. Morrik est venu m’informer que son maître était retenu chez lui par ordre du médecin, qui lui défend de s’exposer à l’air froid que nous envoie la neige tombée cette nuit sur les montagnes. Moi aussi, je dois y prendre garde; rien n’est plus dangereux que ces temps précurseurs de l’hiver.


Le 5.

Le vent a changé, nous avons le sirocco, toute la vallée est dans les nuages, une pluie fine et chaude frappe contre mes vitres. Les