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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/452

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Sage, oui, mais bien triste, et cette triste sagesse en vaut-elle la peine? Qu’est-ce que cela me fait en définitive qu’on m’abandonne à ma solitude? Je ne demande pas mieux.

S’il est coupable, est-il moins à plaindre? Peut-être sa mélancolie provient de ce qu’il a des reproches à se faire, de même que ma sérénité résulte de mon innocence. Nous allons quitter chacun une vie différente; je n’ai ni repentir ni regret, peut-être a-t-il l’un et l’autre. Aussi notre mort ne sera pas non plus semblable, et pourquoi serait-ce un crime d’échanger avec lui quelques mots? Des gens qui partent ensemble pour un long voyage se lient quelquefois d’amitié dès la première station; les blâmera-t-on de ce qu’ils s’adressent déjà la parole avant de monter en voiture?


Le 22.

Le jeune malade était dans la boutique du libraire, où je mis allée ce matin chercher quelques cahiers de musique. Il m’a demandé si j’avais été moins bien ces jours derniers, qu’on ne m’avait pas vue au Wassermauer. — Non, répondis-je en rougissant, mais je n’étais pas en humeur de sortir. — Puis nous parlâmes de la musique, qu’il aime passionnément.

— J’ai même eu jadis une voix qui depuis longtemps s’est éclipsée, dit-il en riant.

Quand nous sortîmes, je voulus d’abord lui dire adieu et m’en aller chez moi ; mais j’eus honte de cette lâcheté, nos pas se dirigèrent du côté de la promenade. Le soleil était splendide, les gens portaient leur manteau sur le bras, à peine quelques feuilles jaunies trahissaient-elles l’approche de la fin d’octobre. Lorsque nous passâmes devant les bancs de la société, j’étais heureuse de me sentir si gaie. Mes plaisanteries faisaient rire mon compagnon, ce qui stimulait encore mon courage. — Bonnes gens, disais-je en moi-même, qui trouvez bon de vous moquer en vous drapant dans votre vertu, sachez combien je suis heureuse de pouvoir encore répandre un dernier rayon de gaité sur ce pâle visage, à demi couvert déjà des ombres de la mort.

Nous nous sommes promenés pendant une heure entière, et je n’ai pas ressenti la moindre fatigue. J’ai pu contempler sa figure tout à mon aise. Ses traits ne sont ni réguliers ni remarquables; mais, quand il parle, son regard a quelque chose de fin et de rêveur qui lui sied à merveille. Il ne paraît pas avoir plus de vingt-six ans; ses manières aisées et polies montrent qu’il a toujours vécu dans la meilleure société. A côté de lui, ma toilette de petite bourgeoise et mon manque d’usage devaient ressortir d’une manière étrange. Sachant quel hôtel il habite, j’ai cherché sur la liste des étrangers