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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/450

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lait noter quelque chose sur son carnet, son crayon tomba par terre. Voyant ses vains efforts pour le reprendre, je le ramassai et le lui tendis. Il me remercia d’un air étonné, en même temps j’entendis les dames chuchoter derrière moi. Sans doute, ce léger service rendu au pauvre invalide leur paraissait une inconvenance de ma part. J’avais agi peut-être en petite bourgeoise, mais qu’importe? je ne suis ni ne veux être autre chose.

Lorsque je me levai pour quitter le jardin, il me salua très poliment. Aussi j’ai vite oublié les ricanemens des belles dames, et ils ne m’ôtèrent point l’appétit, quoique la soupe qui m’attendait fût malheureusement encore plus blonde que les boucles de madame la secoureuse. Je viens de recevoir une lettre de mon cher vieux docteur, mon meilleur ami. Il veut savoir ce que je fais, ce que j’éprouve, comment je supporte le climat. Il se reproche de ne m’avoir pas caché la vérité, tout en me félicitant de mon courage et de ma ferme résignation. Il essaie même de me redonner quelque espoir. « N’oubliez pas, écrit-il, chère Marie, que la nature opère souvent des miracles qui confondent tout ce que la science et l’expérience nous ont appris. »

Mais il le sait bien, je ne veux pas d’autre consolation que la vérité pour le peu de temps qui me reste encore à vivre.


Quelques jours plus tard.

Ce matin, un vent froid soufflait avec force. Je suis restée dans ma chambre, et j’ai fait le métier de couturière; mes vêtemens en avaient grand besoin. Après midi, le temps s’étant amendé, je suis sortie. La rue de Rennwey était encombrée de vendangeurs, de chars et de bestiaux. A cent pas de la ville se trouve une ferme isolée où mon hôtesse m’avait dit que l’on peut se procurer du lait tout frais tiré. Ne me sentant pas très disposée à la marche, j’entrai dans le jardin de cette ferme. Comme je cherchais une place à l’écart des visiteurs, du reste peu nombreux, le jeune homme malade, qui était assis sous l’ombrage d’un superbe oranger, se leva, et, s’approchant de moi, m’offrit un siège à sa table. Pour la première fois, j’entendis sa voix, dont le son grave et mélancolique me charma. J’acceptai avec reconnaissance non-seulement la chaise, mais encore une tasse de lait qu’on venait de placer devant lui.

Nous eûmes un entretien fréquemment interrompu par de longues pauses, durant lesquelles il retombait accablé sous le poids de son mal. Nous parlions de la vie journalière des malades et de leurs misérables promenades au jardin d’hiver. Je lui dis que cela me rappelait les boîtes vitrées dans lesquelles mon petit frère Ernest élève ses chenilles et les nourrit jusqu’à leur métamorphose.

— Votre comparaison est trop flatteuse, me répondit-il avec un