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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/449

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entendre, et que ma protectrice dut retourner auprès de ses malades. Je pris à peine congé d’elle; j’étais incapable de parler et d’écouter. Belle cure qu’elle fait là! je ne sens plus vivre ni mon corps ni mon âme.


Le 13.

J’ai pris un grand parti, et j’en suis plus heureuse que ne ne puis le dire. Je veux jouir avec courage et résolution de ma liberté. Ce matin de bonne heure, armée de mon livre, je retournai m’asseoir au jardin d’hiver, où je suis restée plusieurs heures sans saluer ni regarder personne. La secoureuse vint naturellement y faire sa tournée habituelle; mais je lui dis que la conversation me fatiguait trop. Elle secoua la tête, fronça les sourcils et me laissa tranquille. Je vis bien qu’elle m’en voulait de cet accueil. Tant mieux!

Je veux faire de même tous les jours; cela me donne une satisfaction intime. Tandis que j’étais assise, silencieuse, absorbée dans ma lecture au milieu de tous ces importuns, mon cœur vaillant et victorieux me chantait un hymne de triomphe. Sans doute la victoire lui avait bien coûté quelques battemens plus forts que de coutume; mais le courage aussi doit s’apprendre.


Le 15.

Aujourd’hui, quand je suis arrivée avec mon livre au Wassermauer, un peu tard parce que j’avais employé les premières heures de la matinée à écrire des lettres, tous les bancs étaient remplis déjà, sauf un où se trouvait seulement le jeune homme, très pâle et triste, qui chaque jour vient, soutenu par son domestique, s’asseoir à la place la mieux exposée au soleil, en fourrant ses pieds dans une fort belle chancelière. Les dames qui causaient sous les arbres auraient pu se serrer un peu pour faire place à ma maigre personne, dont la crinoline n’a jamais gêné mes voisins. Je ne rencontrai que des visages de pierre, des regards indifférens et des bouches dédaigneuses. Sans avoir l’air d’y faire la moindre attention, je m’assis sur le banc à côté du jeune homme malade; entre lui et moi, il restait d’ailleurs assez d’espace pour la robe d’une comtesse, puis je m’enfonçai dans mon livre. Mon voisin, presque immobile, semblait absorbé dans sa souffrance, et de temps en temps de profonds soupirs s’échappaient de sa poitrine. Il doit être riche, si j’en juge par son costume élégant et la belle bague qu’il porte au doigt. Ses traits altérés décèlent une phthisie très avancée. J’aurais voulu le distraire en lui communiquant les réflexions que me suggérait ma lecture, mais ce n’eût pas été convenable aux yeux du monde;- je m’abstins donc, tout en maudissant cette étiquette absurde qui comprime ainsi nos meilleurs instincts. Cependant, comme il vou-