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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/446

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voulu vaincre ma fatigue. Une bonne tasse de café a chassé de mon esprit la sœur hospitalière, et, comme le temps était magnifique, je suis sortie.

Pour la première fois, j’ai compris ce que c’est que le soleil. En vérité, dans le nord, nous n’en avons qu’une pâle copie; c’est du bronze doré, tandis qu’ici c’est de l’or pur, d’un éclat sans pareil..

Traversant de mon pas lent les rues fraîches et sombres, où j’éprouve toujours de la peine à respirer, je suis arrivée sur la petite place, devant la vieille église. Cette place était toute noire et rouge de paysans des environs, endimanchés, avec leurs jaquettes garnies d’écarlate et leurs chapeaux à larges bords ornés de plumes.

C’était une de leurs innombrables fêtes. Ils causaient réunis en groupes, et naturellement aucun d’eux ne parut faire attention à la jeune malade étrangère. Aussi, plutôt que de m’engager au milieu de cette foule rustique, je préférai passer derrière l’église. Là se trouvaient plusieurs vieilles tombes abandonnées dont l’aspect m’inspira des pensées sérieuses. Je pris la petite ruelle qui débouche dans la vallée, et j’allai m’asseoir sur une pierre au bas du sentier rapide par lequel on monte sur le Kuchelberg. Voyant à peu de distance les ruines du château de Zéno, situées sur un rocher qui domine la vallée, je voulus essayer si mes forces me permettraient d’aller jusque-là. Le chemin est assez large, mais très mauvais; aussi fallut-il après quelques pas m’arrêter et m’asseoir de nouveau. Tout était calme, on n’entendait que le murmure des eaux du Passer, qui coulaient au-dessous de moi, tantôt limpides et bleues, à travers de riches vergers et des berceaux de vigne, tantôt bouillonnantes et blanches d’écume sous les arches du pont. Quelques paysans descendaient le Kuchelberg avec leurs chars traînés par de grands bœufs grisâtres. Absorbée dans mes rêveries, une sorte de somnolence s’emparait de moi lorsque j’en fus tout à coup tirée par la sensation de quelque chose d’humide et de froid qui se posait sur ma main. C’était le museau d’un gros chien, arrêté devant moi avec son maître, grand personnage barbu, dont les cheveux en désordre tombaient sur son front et sur ses épaules. Il s’appuyait sur une espèce de hallebarde, et son chapeau, garni de plumes de coq, de queues de renard et autres fourrures, lui donnait l’air le plus étrange. On eût dit quelque spectre sorti des ruines du vieux château. Je ne pus dissimuler le saisissement que me causait cette apparition. L’homme se mit à rire : — N’ayez pas peur, mademoiselle, je ne suis qu’un garde qui surveille les vignes du château ; vous ayant vue de là-haut, j’ai pensé venir vous demander un kreutzer pour acheter du tabac. — Je me hâtai de lui donner un silber-groschen et me levai pour m’en aller, car il m’inspirait une certaine terreur; mais la vue