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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/44

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REVUE DES DEUX MONDES.

naissance. De plus aguerris que le prince de Limbourg eussent été pris à la séduction de ses savans sourires. Il n’y résista pas, et sortit de chez elle ravi ou plutôt entièrement subjugué. Il paya une partie de ses dettes, offrit des garanties à Mackay et à Poncet, et pria la princesse de s’établir, jusqu’à l’arrivée des sommes qu’elle attendait de Perse, dans un de ses châteaux. Il laissa toutefois Vantoers en prison, et la princesse ne s’inquiéta pas plus que Rochefort-Velcourt de lui rendre la liberté. Le prince ne tarda pas à combler la dame des témoignages de la galanterie la plus empressée, à lui prodiguer les cadeaux, tellement que le grand-maréchal, alarmé par ces tendres démonstrations envers la femme qu’il voulait épouser, les prit bientôt assez mal, et eut l’imprudence de le laisser voir. Le prince se targuait d’avoir en tout des façons royales, il se souvint à propos de la manière dont Louis XIV, en semblable occurrence, avait traité M. de Montespan ; il en usa de même avec Rochefort-Velcourt, et le fit enfermer comme prisonnier d’état.

La princesse s’était installée à Neusess, un des châteaux du prince, en compagnie du baron de Schenk, dépositaire de ses archives, c’est-à-dire de quelques papiers au moyen desquels il la tenait à sa merci. Le château de Neusess, presque toujours inhabité, se trouvait dans un grand état de délabrement ; mais le prince, ne pouvant se dissimuler que ce logis laissât fort à désirer, y avait placé quelques-uns de ses soldats, en général peu occupés, pour présenter les armes à la princesse toutes les fois qu’elle sortait, ce qui devait réparer, selon lui, l’insuffisance de l’ameublement. Il faisait à Neusess de fréquentes visites et donnait à la princesse les signes d’un attachement de plus en plus vif, qu’elle savait à la fois flatter et contenir adroitement dans les limites du respect. Le prince avait pour chargé d’affaires à Vienne un certain Hornstein, prélat catholique, profond théologien, fort dévot et grand faiseur de conversions, qui était en même temps ministre de l’électeur de Trêves. Hornstein ayant fait un voyage à Limbourg, le prince, qui le traitait sur le pied de l’amitié, le conduisit à Neusess. La belle Circassienne devina notre homme, et, le prenant par l’amour-propre, elle n’eut pas de peine à le charmer. Elle le supplia d’avoir pitié de son inexpérience, de veiller sur sa jeunesse si éprouvée, d’être son mentor comme il était celui du prince, et d’avoir pour agréable qu’elle ne se conduisît que par ses conseils. Elle lui parla, mais avec modestie, des grandes richesses dont elle devait hériter, et le chargea de lui acheter une propriété en Allemagne, parce qu’elle ne voulait plus quitter sans espoir de retour un pays auquel son cœur tenait désormais par tant de liens. Cette fortune colossale était loin de nuire au prestige qu’elle exerçait sur tout le monde et sur le prince en particulier.