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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/415

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Or, nous ne craignons pas de le dire, cette qualité précieuse, le salaire la possède au plus haut degré; nous en trouvons la preuve dans la substitution de plus en plus générale du travail à la tâche au travail à la journée. Autrefois, quand la production était grossière et les engins rudimentaires, l’ouvrier était rétribué à l’heure, au jour ou à la semaine; aujourd’hui presque partout il est aux pièces; il donne, moyennant un prix débattu, une façon déterminée aux objets qu’on lui confie. Qu’est-ce à dire si ce n’est que le travailleur manuel est devenu presque universellement un entrepreneur en sous-œuvre, avec cette particularité tout à son avantage qu’il est toujours sûr de placer les articles qu’il a confectionnés? De toutes les choses qui ont contribué depuis quarante ans au développement de l’industrie, sans en excepter même les progrès mécaniques, l’on peut dire qu’il n’y en a aucune qui ait eu autant de part à la puissance productive de l’homme que l’avènement et la prépondérance du salaire à la tâche; mais bien d’autres améliorations se sont greffées sur ce premier progrès, et notre organisation du travail, si calomniée, s’est prêtée à une infinité de perfectionnemens de détail dont l’effet doit être de stimuler la production et d’augmenter la rémunération de l’ouvrier.

Si heureuse en effet que soit l’influence de la rétribution à la tâche, elle ne triomphe pas toujours complètement des habitudes indolentes des populations. Beaucoup d’esprits sont encore rebelles au sentiment de leur intérêt personnel; il faut, pour les activer, multiplier les encouragemens et les excitations. La force productive du travailleur, même le plus infime, dépend plus de sa tête que de ses bras; la volonté et l’attention y ont plus de part que la vigueur physique. L’économie politique doit approuver sans réserve la belle expression du poète : mens agitat molem... Les faits les mieux constatés démontrent cette énorme importance de l’énergie morale de l’ouvrier sur la quantité et la qualité des produits. Nombre d’industriels ont remarqué que les jours qui précèdent immédiatement la paie donnent dans les usines et ateliers un résultat beaucoup plus considérable que les jours qui la suivent. C’est une observation d’un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent pas une production inférieure à celle des semaines ordinaires. On trouve dans la récente enquête sur l’instruction professionnelle une note curieuse d’après laquelle les ouvriers chapeliers, dans certaines maisons, ne gagneraient que 1 franc 50 cent. ou 2 francs les premiers jours de la quinzaine, et arriveraient à une rémunération de 10 ou 15 francs pour les derniers jours. A Lille, immédiatement avant la fête que les ouvriers appellent le Broquelet et qui est pour le peuple une époque de réjouissances, le travail prend une activité extraordinaire, l’ouvrage se fait avec une rapidité