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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/414

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les pays du monde et à toutes les époques, c’est le salariat. Il n’est pas de forme d’association qui ait le mérite d’être aussi nette, aussi convenable aux intérêts de tous, aussi conforme aux principes rigoureux de la philosophie économique. Toutes les déclamations populaires, toutes les aspirations sentimentales de nos novateurs sociaux ne prévaudront pas contre la perfection de ce mode d’organisation du travail. Il suffit de considérer attentivement le rôle des divers agens qui concourent à la production pour comprendre et admirer le système de répartition qui a été de tout temps en usage chez les peuples civilisés. Un homme d’initiative entrevoit dans la fondation de telle ou telle industrie la possibilité d’un bénéfice; il consacre son intelligence, son expérience, ses capitaux à la direction de l’affaire qu’il a conçue. Suivant qu’il aura vu juste ou qu’il se sera trompé, il rencontrera la fortune ou la ruine : c’est un jeu périlleux qu’il joue. De la sûreté de son coup d’œil, de l’habileté de sa gestion, de la prudence et du bonheur de ses spéculations dépend sa destinée. Tout autre est et doit être la situation du travailleur, qui apporte ses bras ou ses soins pour l’exécution de tel ou tel détail de l’entreprise. Ce que celui-ci fournit, c’est une quantité fixe de travail, ou, si l’on veut, de produits. Il doit être payé en raison des articles qui sont sortis de ses mains. Subordonner sa rémunération à la réussite de l’industriel qui l’emploie, c’est aller contre le cours naturel des choses, c’est faire une œuvre illogique. Serait-il, nous ne disons pas équitable, mais raisonnable, que de deux ouvriers également laborieux et habiles l’un obtînt une rétribution très élevée, l’autre une rétribution modique, selon les aptitudes commerciales des patrons qui les occuperaient? La position respective du patron et des ouvriers est, sous le régime du salariat, parfaitement délimitée; la sphère d’action de chacun d’eux est à l’abri de tous les empiétemens. Payé à court délai et en raison de son travail, l’ouvrier est à l’abri de toutes les inquiétudes : aussi n’a-t-il aucun prétexte pour intervenir dans la gestion. L’industriel a seul la conduite comme la responsabilité des affaires, il est libre de ses mouvemens et n’obéit qu’à ses inspirations; c’est là un avantage inappréciable, car il est non-seulement juste, mais utile, que l’homme d’initiative qui a conçu et fondé une industrie à ses risques et périls en ait la direction, non pas nominale, mais effective.

Le salariat a bien d’autres titres encore au respect et à la reconnaissance de tous, ouvriers ou patrons. L’on ne saurait trouver en effet un mode d’association plus progressif, plus souple, plus fécond en formes variées. Avec la mobilité de l’industrie humaine, il importe que l’organisation du travail en vigueur ne soit pas rigide et uniforme; il faut qu’elle ait une grande flexibilité, qu’elle se prête à une infinité de modes, d’agencemens, de combinaisons diverses.