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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/410

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de vos adversaires, c’est vous peut être qui bientôt en recueillerez le bénéfice? Aujourd’hui le calme règne, vous êtes les maîtres; vous voulez l’être sans partage, vous vous enivrez de votre triomphe et vous ne songez pas au lendemain; mais demain un vent de tempête peut souffler sur le pays et soulever contre vous un flot irrésistible. Vous devenez peut-être une minorité opprimée. Eh bien! n’est-ce pas alors que la représentation proportionnelle serait l’unique instrument de salut?

Au fond, la plus grave objection à combattre, c’est le préjugé, c’est la routine. Celle-là, le temps seul peut la résoudre. Aussi, quelle que soit la bonté de la cause, sommes-nous loin de réclamer une solution précipitée. Une réforme n’est viable que lorsqu’elle est fondée sur le temps et sur les mœurs; mais ce que nous pouvons demander sans trop de présomption, ce que nous demandons instamment, c’est qu’on ne prononce pas sans examen, qu’on ne condamne pas sans jugement; c’est enfin qu’on jette un regard sur les nations qui nous donnent l’exemple. En Danemark, voilà tantôt quinze ans que le système fonctionne et triomphe par ses résultats des craintes et des préventions. A Genève, une association dirigée par M. Ernest Naville a essayé déjà de faire triompher dans les conseils du pays les principes qu’elle soutient avec tant d’énergie et de persévérance. En Angleterre, des néophytes chaque jour plus nombreux, l’illustre Stuart Mill en tête, convertissent sans cesse à l’idée nouvelle de nouveaux partisans. En Amérique, une ligue s’est formée qui déjà, dans le sein de la constituante de New-York et du sénat des États-Unis, a pu faire discuter ses vœux et ses espérances. En Allemagne, plus d’un petit état se prépare au système nouveau. En Australie enfin, dans ces colonies nées d’hier et déjà grandes, dans ces états florissans où la vie politique, pour jeune qu’elle soit, est déjà si puissante, les parlemens de Sydney et de Melbourne ont solennellement discuté le régime proportionnel. A Sydney, le principe avait triomphé. L’effet eut suivi sans la coïncidence fatale d’une crise ministérielle. Au milieu de cet élan général de toutes les parties du monde, la France seule fermerait-elle donc les yeux à la lumière naissante? On ne doit pas le croire. Nous lui faisons ici un appel ardent et convaincu. Nous nous adressons à tous les partis, à tous les citoyens également intéressés dans la question. Voilà ce qui nous donne dans l’avenir une inébranlable confiance. Si cette réforme peut trouver des esprits rebelles, elle ne peut rencontrer de consciences hostiles.


EUGENE AUBRY-VITET.