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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/41

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LA PRINCESSE TARAKANOV.

sur la foule l’énergie et la bravoure. Il s’agit ici d’une femme qui n’a pas moins de hardiesse, mais qui se cherche des partisans dans les classes cultivées et par de tout autres moyens. Elle remplace la bravoure militaire par les séductions de sa personne, par l’aplomb et la ruse, par une abondance d’expédiens, une souplesse et une fécondité dans l’invention vraiment inépuisables.


I.

Au mois d’octobre 1772, trois étrangers, suivis d’un nombreux domestique, arrivèrent à Paris et s’établirent dans un élégant hôtel de l’île Saint-Louis. C’était une jeune femme de vingt-cinq ans au plus, qui se faisait appeler Aly Émettée, princesse de Voldomir, un jeune homme d’assez bonne tournure, le baron Embs, qui se disait son parent, quoiqu’il n’eût avec elle aucune ressemblance, et un homme d’un certain âge qu’on nommait le baron de Schenk. Ce dernier, tout en gardant avec la dame les manières les plus respectueuses, semblait lui servir de protecteur ou de conseil et avait l’intendance de la maison ; c’est à lui que les fournisseurs et les domestiques avaient affaire. La jeune femme, blonde, un peu maigre, était jolie ; elle avait les traits réguliers et de la plus rare distinction. Sa figure frappait au premier abord par une singularité dont on ne se rendait pas compte ; mais on s’apercevait en l’observant de plus près que les deux yeux, d’ailleurs parfaitement beaux, n’étaient pas de la même couleur, ce qui donnait à son regard quelque chose de perçant et une étrange puissance de fascination. Elle avait de l’esprit et des connaissances, parlait couramment plusieurs langues, chantait à ravir en s’accompagnant du clavecin ; de plus, beaucoup de grâce avec un air étonnamment sérieux et parfois un sourire froid qui trahissait une âme peu facile à émouvoir. On sut bientôt qu’elle était née en Circassie ; on la disait la nièce et l’héritière d’un Persan prodigieusement riche.

Ces étrangers tenaient un assez grand état de maison ; ils avaient un équipage, faisaient de la dépense, donnaient à souper. Aussi ne tardèrent-ils pas à recevoir une société nombreuse, où les femmes manquaient à la vérité, mais où dominaient les étrangers venus de toutes parts à Paris pour y chercher les amusemens dont la capitale de la France était le foyer et y apprendre l’élégance dont elle était l’école. Au rang des plus assidus était le comte Casimir Oginski, hetman de Lithuanie, un des chefs de la nation polonaise, patriote illustre, arrivé depuis quelques semaines en France pour y solliciter le cabinet de Versailles en faveur de sa patrie ; c’était un homme spirituel, grand amateur des arts, qui maniait lui-même assez bien