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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/396

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la majorité relative cette fois, et pour peu que le même dissentiment continue à diviser les rangs de la majorité, voilà le troisième siège qui va rejoindre les deux premiers et devient l’apanage de la minorité. Etrange succès, en vérité! étrange justice! Et qu’on ne nous dise pas : ce sont des hypothèses gratuites; non, ce sont des probabilités naturelles, des cas qui se présenteront souvent dans la pratique. Le vote cumulatif n’est donc pas un moyen équitable d’assurer aux minorités une part proportionnelle de représentation, c’est un instrument de confusion, de surprise et d’arbitraire; c’est la possibilité pour la minorité d’usurper la place de la majorité.

Quant au vote incomplet, proche parent du vote accumulé, simple variété de l’espèce, les mêmes argumens s’élèvent contre lui, les mêmes vices nous le font proscrire : coalitions imposées, séparation forcée en deux camps ennemis, par suite violation de la liberté de l’électeur et encouragement à l’abstention, puis, pour couronner le tout, absence complète de proportionnalité dans le résultat; car voyez un peu quel prodigieux concours de circonstances est nécessaire pour que le système aboutisse à une solution équitable ! Il faut supposer que la minorité est exactement égale au tiers des électeurs et qu’elle est parfaitement compacte, que la majorité, égale aux deux tiers, est aussi parfaitement homogène et docile, et qu’enfin chaque opinion, également bien disciplinée, ne présente que deux candidats [1]. Qu’un seul de ces rouages fasse défaut, et voilà la machine en complet désarroi. Nous n’insistons même pas sur ce qu’a tout d’abord d’étrangement choquant cette attribution arbitraire à la minorité d’un tiers de la représentation, quelle que puisse être en plus ou en moins l’importance de cette minorité. La pratique du système offre vraiment bien d’autres bizarreries. Inventé dans l’intérêt de la minorité, le vote incomplet, dans la plupart des cas, laisse la minorité sans représentation, et, dans d’autres, inventa pour établir une juste proportion entre les représentans et les représentés, il donne à cette minorité la chance de se substituer plus ou moins complètement à la majorité. Voici par exemple, dans l’hypothèse la plus favorable, c’est-à-dire dans l’hypothèse d’une minorité exactement équivalente au tiers des électeurs, voici la majorité qui, se concertant à l’avance avec une stricte discipline, au lieu de deux candidats en présente trois, et, se divisant en trois groupes, répartit ses suffrages de la manière suivante : le premier groupe vote pour les candidats A et B, le deuxième groupe pour les candidats A et C, et le troisième groupe pour les candidats B et C. Le résultat est absolument certain, les trois candidats de la majo-

  1. Nous nous plaçons ici, bien entendu, dans l’hypothèse d’un collège à trois coins; mais le raisonnement est vrai d’une manière générale.