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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/374

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assez fait pour nous en fournissant un guide qui, soit ignorance, soit mauvaise intention, a exactement amené notre tête de colonne dans le plan de tir du plus gros canon. Il y a lieu de croire que, dans le cas d’un échec, nous n’eussions pas eu à nous réjouir de leur présence sur nos derrières. La redoute prise, ils se livrent au révoltant plaisir d’essayer sur les cadavres l’effet de leurs armes blanches.

Nous ne nous arrêtons que le temps de manger à la hâte un peu de buffle à demi cuit et du riz arrosé de l’eau bourbeuse du ruisseau. Nous n’avons pas les moyens d’emmener le canon de fonte, nous l’enclouons. Il nous faut encore prendre une cota avant d’atteindre Sapángan; le brigadier est pressé, il se contente de faire mettre le feu à toutes les cabanes qui se trouvent dans la redoute ou à côté, sans se donner le temps de détruire la palissade, et la colonne se remet en marche. On est aux heures les plus chaudes de la journée; le soleil du 7e degré, tombant verticalement sur nos têtes, se fait cruellement sentir, rend la marche très pénible dans ce pays de marécages. Je n’ai jamais, même dans les étés d’Espagne, éprouvé pareille sensation : on est étourdi par la chaleur, il semble qu’une ruche entière bourdonne à vos oreilles. Tandis que par cette température l’Européen dans toute sa vigueur peut à peine se soutenir, je vois devant moi un soldat tagal, atteint d’une balle à la jambe, qui marche en boitant, mais sans se plaindre.

Nous arrivons à la seconde cota. Comme nous nous préparons à l’attaque, un More s’avance en nous faisant des signes d’amitié. On le laisse approcher; il se dit propriétaire du fort, et nous invite à en prendre possession. Dans la redoute, qui est construite comme celle de Sanditan, nous ne trouvons qu’un canon de fonte non monté; au centre s’élève une maison de caña y nipa; sur la porte, on voit des caractères arabes, quelque texte du Coran sans doute. La cota touche à un grand bois où abondent les cocotiers; les malheureux blessés y trouvent de l’ombre, et nos Tagals, grimpant comme des singes au sommet des arbres, font une abondante récolte de noix de coco, dont l’eau fraîche et sucrée remplace avantageusement l’eau noire des marécages.

Cependant on commence à entendre le canon dans la direction de Supángan; la seconde colonne avait attaqué sans nous attendre. Il en est parmi nous qui voudraient se mettre en route immédiatement pour lui prêter main-forte; mais le brigadier juge plus à propos de prolonger la halte pour laisser tomber un peu la chaleur. Les Européens en effet, officiers et sous-officiers, n’en peuvent plus. Le sultan a observé notre marche en se tenant à une distance fort prudente derrière notre arrière-garde. Voyant le danger momentané-