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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/363

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comme d’une locomotive une immense colonne de fumée noire et une autre plus petite de vapeur blanche. Il y a là trois cratères concentriques; le plus grand est le lac lui-même, témoin la nature volcanique de ses rives. Le volcan a été terrible autrefois. La dernière éruption, en 1754, a détruit tous les villages voisins et couvert Manille de cendres. Aujourd’hui il a cessé d’être redoutable et s’éteint peu à peu. Tous les ans néanmoins, à la fin de la saison chaude, il a un commencement d’éruption, il lance une fumée épaisse et chargée de cendres, rarement des flammes.

La violence du vent rendant assez difficile la traversée du lac, nous mettons près de six heures à atteindre l’embouchure du ruisseau qui lui sert d’écoulement. Ce ruisseau n’a guère que 6 ou 7 kilomètres de cours, et se jette dans la mer tout près de la ville de Taal, qui s’élève en gradins sur la côte du golfe de Balayan, en face de l’île de Mindoro.

Taal est une ville de 50,000 âmes, dont presque toutes les maisons sont de pauvres cases indiennes. Une église de proportions imposantes, trop grandiose pour le sol fréquemment ébranlé de Luçon, est en voie de construction au sommet de la ville; elle est la joie et l’orgueil du vieux moine augustin, curé de la paroisse, qui nous reçoit chez lui. La principale industrie des habitans paraît être la fabrication des étoffes de coton et d’abacá. Le coton qu’on cultive aux environs est, dit-on, d’excellente qualité. Taal et quelques autres villes de la province de Batangas ont cela de particulier, qu’on n’y trouve pas de Chinois. Les mélanges de sang avec les marchands chinois et japonais qui s’étaient fixés il y a deux siècles dans cette partie de Luçon ont donné à la race indigène une activité, une aptitude au travail bien supérieures à celles des autres Indiens, elle lutte avec avantage contre les Chinois qui viennent s’établir dans la contrée.

Ces fils du Céleste-Empire, fuyant leur pays, encombré de population, vont chercher ailleurs, jusqu’aux rivages les plus éloignés, les moyens de vivre; ils affluent surtout dans la Malaisie, placée pour ainsi dire à leurs portes, et où l’indolence des naturels laisse le champ libre à leur activité. Singapoure, Java, les Philippines, en sont remplis, et là, hors de chez eux, loin de ces bouges infects où la plus hideuse misère s’allie à la dernière dégradation morale, et qu’on nomme des villes chinoises, on ne peut s’empêcher d’admirer cette race énergique et laborieuse. Je ne crois pas qu’il y en ait une au monde qui soit plus dure au travail. Je les ai souvent observés dans ces grandes rues de Binondo qui sont peuplées de leurs boutiques; du thé, une soupe à leur façon, une pâte blanche qui ressemble à une eau de riz épaisse, sont leurs seuls alimens, et ils