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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/360

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le service. Le dîner fini, après nous avoir reconduits auprès d’une table sur laquelle famé, à côté de plats d’argent chargés de cigares et de bétel, le pebete ou encens chinois, elles vont s’accroupir dans un coin et manger le riz avec les doigts. L’Indien même le plus riche reste insensible aux délicatesses de notre comfort.

Notre étape suivante est Sulipan, Ce village est situé au bord d’une large rivière navigable dont les rives sont couvertes de bambous gigantesques, et qui est connue dans le pays sous le nom de Rio-Grande de la Pampanga. Nous y recevons l’hospitalité d’un métis chinois (mestizo sangley). Il a été gobernadorcillo, et jouit par conséquent de la position respectée, ambitionnée de tous, d’exmaire ou capitan pasado. Sa maison, moins grande que celle de la capitana Sirlang, est aussi élégante, aussi propre dans ses moindres détails. Là aussi, on nous sert un dîner somptueux, auquel notre hôte ne s’assied pas. Deux curés du voisinage viennent ensuite mêler leur conversation pleine de verve aux joyeux propos qui s’échangent autour du café et des cigares; la musique du village nous donne une sérénade. Les Indiens ont au plus haut degré le sentiment musical. Le noyau de ces musiques de village est formé d’anciens musiciens militaires; un régiment allemand n’eût peut-être pas renié celle de Sulipan. Nos chambres sont remplies de la douce odeur que répandent des guirlandes de sampaguita [1]. Un enfant vient encenser les riches tentures de nos lits; on veut nous faire rêver des délices de l’Orient dans une atmosphère parfumée. C’est à regret que le lendemain nous disons adieu à la Pampanga pour revenir à Manille. Nous traversons la province de Bulacan, aussi belle, aussi riche que celle que nous venons de quitter. Les bambous et les manguiers forment voûte au-dessus du chemin; de petites rivières serpentent gracieusement au milieu des cultures; çà et là des cases indiennes s’abritent derrière les arbres fruitiers des jardins. La misère semble inconnue dans ce magnifique pays. Si cette population a peu de besoins, il faut dire aussi qu’elle est traitée paternellement par le gouvernement espagnol. En visitant la Pampanga, nous avons vu l’une des parties les plus fertiles de l’île de Luçon. Non-seulement le sucre y est plus abondant et de meilleure qualité que partout ailleurs, mais tout y croît avec une rapidité surprenante. Les Indiens obtiennent de la même terre trois récoltes par an, une de riz et deux de maïs. Ces deux produits se cultivent surtout dans les trois provinces de Manille, de Bulacan et de Cavité, et dans quelques endroits de la Laguna.

Que l’air est chaud et lourd à Manille, et que les rues semblent tristes quand on vient de quitter la magnifique nature des pro-

  1. Nectantes sambac.