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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/358

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en donner la preuve en se servant de la langue castillane pour nous offrir l’hospitalité : vamos á casa (allons chez moi). C’est laconique, mais c’est dit avec cordialité, et ce brave homme serait heureux, j’en suis sûr, de voir les Castilas [1] chez lui. Nous n’avons pas le temps de nous rendre, à ses désirs; il s’en dédommage en montant à cheval avec tout le corps municipal pour nous escorter jusqu’au village suivant. Partout on veut en faire autant, et nous n’échappons à la poussière d’une escorte que pour retomber dans celle d’une autre. A l’entrée des villages s’élèvent des constructions en bambou qui font arche au-dessus de la route, et sous lesquelles se tiennent des groupes d’Indiens. Quien vive? nous crie une sentinelle armée d’un fusil ou d’une lance. — España, répond notre cocher en fouettant ses chevaux d’un air vainqueur. Ces postes, qu’on nomme en tagal bantayan, sont établis pour la sûreté des villages, et font des rondes la nuit.

Nous arrivons tard à Aráyat, gros village situé au pied d’une montagne de même nom dont le sommet boisé se dresse isolé au milieu de la plaine. C’est chez une Indienne que nous devons loger; veuve d’un gobernadorcillo ou capitan, elle est connue dans le pays sous le nom de la capitana Sirlang. Nous nous promettons déjà de passer enfin une nuit dans une case de bambou. Quel n’est pas notre étonnement de trouver une grande et belle maison éclairée à giorno, des lustres, de grandes glaces, des parquets cirés, des meubles élégans! La vieille capitana nous a reçus sur l’escalier; elle porte tout le costume indien, mâche le bétel, et tient à la main un énorme cigare allumé ; les femmes en ce pays fument autant et plus que les hommes. Elle ne sait pas un mot d’espagnol, et nous promène en silence par toute sa maison en traînant langoureusement ses chinelas [2]. Ce qu’elle nous fait voir avec le plus de complaisance, ce ne sont pas ses beaux meubles, ce ne sont pas même ses lits tendus des plus riches tissus de fil d’ananas brodés; ce sont trois statuettes en ivoire, ouvrage du pays, et fort bien sculptées vraiment, qui représentent l’un l’enfant Jésus habillé en général espagnol, les deux autres la Vierge et saint Joseph vêtus de riches étoffes. C’est ce qu’elle appelle ses santos.

On ne peut s’arrêter dans un village indien sans faire visite au principal personnage, au curé. Le curé est comme le roi du village; depuis le gobernadorcillo, qui en est la première autorité, jusqu’au dernier habitant, tous se découvrent devant lui et viennent lui baiser la main avec un respect affectueux et presque filial. Tous les

  1. Castila de Castilla (Castille); c’est ainsi que les Indiens désignent les Espagnols, et par extension tous les blancs.
  2. Pantoufles.