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de 1863. Dans celui de l’exercice de 1864-65, il ne figure qu’une somme de 100,000 piastres[1] « pour reconstruction et réparation des temples et couvens ruinés le 3 juin. » En outre le crédit ouvert par décret royal fut annulé dès juin 1864 avant qu’on en eût dépensé la moitié. C’est donc à peine 1 million de piastres qui a été employé à réparer cet immense désastre. On a élevé à la hâte des baraques de bois pour tenir lieu des édifices publics ruinés ou devenus trop dangereux; ce sont des églises provisoires, une manufacture de tabac provisoire; tout est dit provisoire à Manille, quoiqu’on ne songe pas à rien reconstruire de définitif. On a jeté un pont de bateaux sur le Pásig, on a meublé, pour en faire la résidence du capitaine-général, un collège dit de Santa-Potenciana, qu’il n’habite guère, parce qu’il préfère à l’air étouffé d’une rue de Manille l’air pur et le beau jardin baigné par le Pásig de sa maison de campagne de Malacuñan. Tous ces travaux sont peu de chose, il faut en convenir. Aussi, en voyant en 1866 tous ces édifices abattus, j’aimais à penser que, si l’on avait fait peu pour le service public, c’était peut-être pour mieux soulager les infortunes privées.


II.

Rien n’est plus monotone que la vie qu’on mène à Manille. Si l’on excepte les premières heures de la matinée, où l’on jouit d’une fraîcheur relative, on est toute la journée, bon gré mal gré, enfermé chez soi par l’ardeur du soleil, sans qu’on échappe pour cela à la chaleur. En dépit de mille précautions, la température des maisons reste étouffante; il semble qu’on y vive dans un bain de vapeur, et l’on appelle de ses vœux la fin du jour; mais alors viennent les visites à rendre ou à recevoir, et peut-être faut-il aller à quelque tertulia où la conversation n’a guère d’autre aliment que les commérages de la ville et les nouvelles d’Europe, arrivées quelquefois depuis quinze jours. Il ne reste plus que le temps de faire un tour en voiture, à la Calzada, ou d’arpenter à pied le quai de Pásig, qui se prolonge en jetée dans la mer et qu’on nomme le Malecon.

Heureusement les tertulias sont rares, et l’on a souvent devant soi plusieurs heures d’une belle soirée. Ce n’est pas la Calzada qui nous attire alors ; nous nous lassons vite du spectacle des voitures, l’ennui nous gagne à passer vingt fois devant les figures lamentables de deux municipaux indiens à tricornes énormes qui, postés à chacune des extrémités de la promenade, s’assoupissent sur leurs pe-

  1. La piastre vaut environ 5 fr. 26 cent.