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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/295

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tience. « Ce que je trouve de plus difficile à remplir, disait-il, c’est de rendre le compte que je dois au ministre de tout ce qui se passe, de tout ce que j’ai fait, de tout ce que je vois, et de le rendre conforme aux intentions de votre altesse sérénissime et aux grandes vues qu’elle a été chargée par sa majesté de poursuivre. Cela me met dans le cas de lui cacher bien des choses que je vois et d’en supposer beaucoup que je ne vois pas, et cette conduite est bien éloignée de ma façon de penser, car... si je lui parlais avec la même sincérité qu’à votre altesse sérénissime, cela diminuerait sûrement l’attention qu’il faut qu’il donne à la Pologne, et en conséquence les secours qu’il est nécessaire d’envoyer pour entretenir les bonnes dispositions... M. de Saint-Contest, par exemple, me marque dans sa dernière lettre que tout ce qui lui revient de la santé du roi de Pologne paraît annoncer une chute prochaine, et il me charge de lui en rendre compte. Si je lui avais répondu ce que je vois et ce que je pense, je lui aurais dit que je le trouve très bien portant : il mange très bien et a très bon visage; mais, comme il me semble que l’intention de votre altesse sérénissime est qu’on fasse regarder comme prochaine la mort de ce prince, je réponds à ce ministre que le roi de Pologne n’est pas réellement malade dans ce moment-ci, mais qu’il est si gros et qu’il a le cou si court qu’il me paraît menacé d’une apoplexie prochaine. Je n’ai jamais eu l’esprit de trouver autre chose, et par réflexion je crains que cela n’engage M. de Saint-Contest, qui n’a pas le cou long, à songer à sa conscience. J’ajoute encore qu’on m’a assuré qu’il avait des suffocations d’estomac toutes les nuits, qui doivent avec raison faire craindre qu’il n’éprouve quelque accident considérable [1]. »

En dépit de toutes les précautions de langage, la nouvelle de l’attitude prise par l’ambassadeur à Grodno causait à Versailles l’impression qu’il avait pressentie et qu’il aurait voulu prévenir. L’idée de reconstituer en règle le parti de la France en Pologne fut accueillie par le ministre des affaires étrangères avec une sorte de terreur. « Les idées que vous nous proposez, monsieur, lui répondait-on courrier par courrier, demandent à être bien examinées... Nous ne sommes pas dans le cas des cours de Vienne et de Russie, à qui leurs états limitrophes de ce royaume donnent une grande influence. Le commerce et mille occasions fournissent à ces deux cours le moyen de récompenser ou de chagriner ceux qui leur sont favorables ou contraires. La position de la France ne le lui permet pas. Lorsque la cour de Saxe persécutera des Polonais attachés à sa ma-

  1. Le comte de Broglie au prince de Conti, 24 octobre 1752. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)