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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/286

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fougueux attelage et dans un élégant traîneau, coiffé d’une aigrette brillante, chargé de bijoux et vêtu de la martre la plus fine, le grand seigneur qui était allé à Paris se faire initier à toutes les recherches du luxe, ou bercer à Constantinople dans les voluptés de l’Orient. Le don d’imitation et la souplesse naturelle aux races slaves mettaient dans un relief plus saisissant encore cette opposition entre les emprunts faits aux mœurs étrangères et la rudesse persistante des mœurs nationales. Même diversité dans les rangs du clergé : ses chefs appelés aux plus hauts emplois de l’état, siégeant au premier rang dans les diètes, dépositaires parfois du pouvoir suprême pendant les interrègnes, voyageant par toute l’Europe en ambassade, avaient acquis de bonne heure l’expérience des grandes affaires, le tact politique, le savoir-vivre de la bonne compagnie, et gagné quelque chose aussi du libertinage de pensée et de mœurs propre aux prélats de cour de Versailles ou de Rome; mais le pauvre curé et le moine gardaient dans leurs mœurs la rusticité austère, dans leur croyance la foi naïve, et prêchaient dans les carrefours à la foule assemblée la superstition et le fanatisme du moyen âge. Ces caractères si opposés, au lieu d’être séparés comme dans d’autres pays par les barrières artificielles de l’étiquette, étaient au contraire à toute heure rapprochés, confondus, coudoyés par les devoirs de la vie publique, dans les camps, dans les tribunaux, dans les diètes et dans les diétines. Le moindre noble était un électeur qui voulait être ménagé, courtisé, hébergé à son heure. Du sentiment énergique du droit ou plutôt du privilège propre à chacun naissait d’ailleurs dans toutes les classes un esprit juriste et chicanier, très étrange à rencontrer dans une race toute militaire. Tout Polonais était un soldat doublé d’avocat, aussi ferré sur ses textes de loi que solide sur ses étriers, et toujours prêt à enter un combat sur un procès. C’était toujours la loi à la main qu’il recourait à la force.

Cette sève exubérante de vie politique animait d’un mouvement continu même la monotonie des plaines boueuses ou neigeuses qui composaient tout le sol de la Pologne. C’étaient à toute heure et partout des tentes dressées pour la délibération ou pour le combat, des escadrons passant à toute bride pour aller former quelque part un comice ou un tribunal. Au milieu des huttes enfumées des paysans s’élevaient subitement des palais splendides comme Pulawi, où étaient rassemblés des modèles de tous les monumens européens, et Bialystock, dont les coupoles brillantes rappelaient les minarets du Bosphore. Au fond des appartemens ou des jardins de ces somptueuses demeures, des femmes pleines de grâce, d’une toilette éblouissante, tenaient leur cercle de conversation dans le plus joli français du monde. On se serait cru chez Mme de Sévigné ou chez Mme de La Fayette, si les nouvelles des factions politiques n’a-