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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/285

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lonaise eussent été la chose du monde la plus simple. Ce n’était que l’usage de la liberté naturelle qui appartient à chaque membre d’une telle bande d’échapper au joug d’une majorité qui le gêne pour aller un peu plus loin planter sa tente et se constituer à sa guise. Appliquées au contraire à une société fixée sur le sol, où les hommes, rapprochés les uns des autres, sont tenus de se rencontrer, de se toucher, de vivre en commun, ces institutions réunies formaient l’essence même de l’anarchie. On peut aussi dire que le petit nombre d’attributions que conservait la royauté convenait mieux au chef d’une tribu envahissante qu’au premier magistrat d’un grand état, car c’était moins le droit d’associer les particuliers au pouvoir par l’exercice des fonctions publiques que de distribuer entre eux des dignités fructueuses et des biens à gros revenus. Les starosties, comme on appelait les bénéfices dont la couronne conservait la disposition, étaient une sorte de butin à partager entre des leudes et des compagnons d’armes. Même caractère dans les relations qui unissaient les nobles entre eux. Aucun lien de suzeraineté et de vasselage ne subordonnait le grand au petit, mais le riche nourrissait, armait, défrayait le pauvre, et le tenait ainsi engagé à son service et librement enrôlé sous son drapeau par l’appât de la convoitise ou le lien de la reconnaissance.

Depuis des siècles, la Pologne maintenait cette forme ou plutôt cette absence de gouvernement au centre de l’Europe monarchique, et tenait contre le bon sens une gageure qu’elle aurait dû perdre cent fois déjà. Un patriotisme ardent, l’attachement répandu dans toutes les classes pour des libertés que leur péril et leur excès même rendaient chères, la ferveur du sentiment religieux et le respect pour l’autorité de l’église conservaient encore entre les citoyens, malgré la fréquence des luttes civiles, un fonds de sympathie et de confraternité qui suppléait au défaut de lien politique, et retardait, sans les arrêter, les progrès d’une dissolution fatale. En attendant ce terme, malheureusement inévitable, on se figurerait difficilement avec quel charme original et quelle variété pleine d’attraits se développait le caractère de ce peuple doué par la nature des plus heureuses facultés, dont aucun frein ni même aucune convention sociale ne venait arrêter l’essor. Chaque classe, et dans chaque classe chaque individu, trouvant devant soi le champ parfaitement libre, donnait carrière à ses goûts comme à ses instincts avec une spontanéité d’où jaillissaient à tout instant les plus piquans contrastes.

A côté du pauvre gentilhomme n’ayant d’autre bien qu’une fourrure grossière, son cheval, son sabre et ses titres de noblesse, ne sachant ni tracer ni lire un caractère d’écriture, pour qui le monde s’arrêtait aux limites de son horizon abaissé, passait emporté par un