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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/280

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sailles, dans le sein d’une diète en armes, en face de la ligue de trois cours, et en restant à tout moment exposé au risque d’être désavoué publiquement et livré à tout le courroux ministériel par la moindre indiscrétion d’un agent des postes ! Quelle complication que deux maîtres à servir, deux langages à tenir et à mettre d’accord! Le rang auguste des personnages qui l’honoraient de leurs confidences ne rassurait même le pauvre comte que médiocrement, car il avait vécu assez près des grands pour savoir avec quelle tranquillité de conscience ces êtres privilégiés se tirent souvent des embarras où ils s’engagent en y laissant les serviteurs qu’ils ont compromis, et il n’ignorait pas que Louis XV en particulier, dont la faiblesse égoïste avait été mise à plus d’une épreuve, était moins fait que tout autre pour inspirer confiance. D’autres raisons, tirées de sa situation personnelle, accroissaient sa perplexité. Il était pauvre; la légitime d’un cadet dans une famille aussi peu riche que la sienne ne laissait pas beaucoup d’argent à dépenser. Une ambassade en soi était déjà une aventure fort coûteuse, car la noblesse avait en ce genre de fonctions comme en toute autre l’habitude de faire la guerre à ses dépens, sauf à implorer ensuite les grâces du roi pour payer les dettes contractées à son service; mais quelle ruine qu’une mission dont les frais, nécessairement ignorés, ne pourraient pas même, le cas échéant, donner lieu à une demande de remboursement! Enfin il avait appris de son oncle l’abbé à considérer le dauphin et sa digne épouse comme les protecteurs naturels de tout ce qui portait le nom de Broglie. Quelle ingratitude et peut-être quel péril n’y avait-il pas pour lui à s’engager dans une aventure qui blesserait au vif le couple royal dans sa plus sensible moitié!

Conti eut réponse à tout avec le nom du roi. L’ordre du souverain était absolu : s’y soustraire en restant dépositaire de son secret, c’était encourir un déplaisir certain, bien plus à craindre que la chance du mauvais vouloir d’un ministre. Quel ministre d’ailleurs, même s’il venait à tout découvrir, pourrait reprocher à un gentilhomme, sujet du roi comme lui, d’avoir obéi à leur maître commun? Quant aux difficultés financières, le roi y avait songé et pourvoirait à tout. Lui-même, dès que le nom du comte lui avait été prononcé, s’était écrié tout de suite : « Ah! celui-là n’est pas riche, il faudra l’aider. » Enfin l’amitié connue de la dauphine pour la famille de Broglie était un fait des plus heureux, propre à dépister tous les soupçons, soit à Dresde, soit à Versailles, car personne n’irait jamais chercher dans le protégé de la princesse de Saxe l’agent chargé de détrôner sa maison. Convaincu par ces raisons, bonnes ou mauvaises, ou plutôt entraîné par ce goût d’aventures qui, dans l’âge de l’ambition, domine toutes les considérations