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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/252

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REVUE DES DEUX MONDES.

et on peut voir aujourd’hui plus que jamais peut-être combien il eût été utile de s’inspirer d’un large esprit de transaction, de ne point passer à côté de la difficulté sans la résoudre, ne fût-ce que pour maintenir intact le faisceau des forces libérales en présence d’une lutte où tous les partis se donnent rendez-vous, où tout devient une arme. Malheureusement à peine le premier mot a-t-il été prononcé, qu’un frisson a semblé parcourir l’assemblée ; on avait l’air de marcher sur des charbons, et on s’est hâté de découvrir dans le règlement un moyen expéditif d’évincer sans débats cette proposition importune de soumettre les révisions constitutionnelles à la nécessité d’une délibération collective de tous les pouvoirs publics. Le sénat aurait pu, sans nul doute, rendre un service signalé en se relevant lui-même, en s’assurant le prestige d’un acte de salutaire indépendance ; il s’est tu, et en définitive, sans en demander davantage, il a voté comme un seul homme cette constitution nouvelle qui le replace au rang des assemblées ordinaires. Il a mis fin au prologue pour laisser la toile se relever sur le drame.

C’en est donc fait, que le sénat ait bien ou mal terminé son existence de pouvoir constituant, l’œuvre de ces dix-huit années n’est pas moins atteinte dans son intégrité. C’est bien encore le même empereur, ce n’est plus le même empire ; ce n’est plus ni le même sénat, ni le même corps législatif, ni le même régime. Tout ce qui existait a été plus ou moins abrogé par le seul fait du sénatus-consulte. Qu’est-ce donc qui subsiste aujourd’hui ? Sous quel régime nous trouvons-nous provisoirement placés ? Ah ! voilà la question. Nous le saurons le 8 mai au soir, quand le peuple aura prononcé ; le 20 avril, tout a été mis en suspens par la déclaration d’incompétence des pouvoirs réguliers, et, si l’on y réfléchit un peu, c’est là certainement le côté faible, redoutable, de ce régime plébiscitaire qui vient de se relever dans tout son appareil aussi extraordinaire que peu rassurant. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est toujours une partie engagée, et c’est le destin du pays qui en est l’enjeu. Il y a nécessairement un intervalle dans lequel on vit un peu sur la foi du hasard, sans savoir au juste ce qui arrivera. La politique n’est plus une affaire de sagesse, d’intelligence, de combinaison ; tout dépend d’une impression populaire, de la bonne chance, quelquefois d’un accident qui à la dernière heure vient bouleverser tous les calculs. C’est le coup de théâtre substitué aux délibérations régulières. Avec ce régime, qui a la prétention d’être un progrès, et qui en réalité est le plus primitif des expédiens politiques, nous avons sans doute l’agrément de nous dire qu’à heure fixe la question sera décidée par un oui ou par un non, et, n’était le sérieux de notre aventure, nous ressemblerions un peu en vérité à ce facétieux personnage de vaudeville qui, en apprenant que sa sœur va mettre au monde un enfant, se désole d’être obligé d’attendre si longtemps pour savoir s’il sera oncle ou tante. Nous sommes