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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/251

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REVUE. — CHRONIQUE.

jours d’une discussion sans éclat ont suffi pour en finir. La vieille assemblée n’a point voulu visiblement embarrasser de ses résistances ou de son éloquence la marche rapide des choses. Elle s’est mise au pas, et tout ce qu’elle pouvait éprouver de regrets, de secrètes inquiétudes, de préoccupations à peine déguisées, tout s’est évanoui dans un vote d’une solennelle et exemplaire unanimité. Le sénat, on le sentait bien, se trouvait entre le flot d’événemens qui lui portait une œuvre constitutionnelle toute faite et la perspective d’un prochain vote populaire. La consultation du suffrage universel faisait tort à la consultation sénatoriale, qui n’était plus que le préliminaire d’une manifestation bien autrement décisive. On a eu beau vouloir s’échauffer à la recherche de la philosophie du plébiscite, et M. de Persigny s’est vainement ingénié à montrer dans la constitution nouvelle le dernier mot de la sagesse et de l’expérience, la synthèse définitive de la responsabilité impériale et de la responsabilité ministérielle, la conciliation de l’empire autoritaire et de l’empire libéral ; ces démonstrations plus ou moins habiles, plus ou moins heureuses, tombaient dans le vide. M. de Persigny, avec ses évocations de Henri IV, semblait recommencer ou continuer ses vieux discours sur les Samnites. Les esprits étaient ailleurs, on était impatient d’arriver au terme. C’est tout au plus si on s’est arrêté à quelques menus détails, et lorsque M. le garde des sceaux s’est levé pour couronner cette discussion par un morceau d’éloquence entraînante, par un air de bravoure, il a paru en vérité parler beaucoup moins au sénat qu’à un auditoire invisible ; il jetait sa première proclamation au pays par-dessus la tête de l’assemblée qui l’écoutait.

À vrai dire cependant, le sénat a laissé échapper une occasion unique de relever par un dernier acte de virile initiative ce pouvoir constituant dont il était appelé à faire un suprême usage, et qu’il allait voir tomber de ses mains. Puisque, seul des deux assemblées délibérantes, il avait l’étrange et dangereuse fortune d’être chargé par privilège de tout un remaniement constitutionnel, il pouvait, avec utilité pour lui comme pour le gouvernement, comme pour le pays, faire sentir son influence ; son crédit était à ce prix. Il pouvait accomplir une œuvre sérieuse autant que nécessaire et atténuer d’avance peut-être bien des difficultés en travaillant à dégager, à simplifier de plus en plus cette constitution nouvelle trop chargée de minuties. Il pouvait s’honorer bien mieux encore en s’occupant un peu moins de savoir si la nomination des sénateurs devrait se faire en conseil des ministres, et en abordant avec maturité, avec résolution, cette autre question qui n’a pas même été effleurée, qui a été tout au plus soulevée à l’improviste par un sénateur candidement audacieux. Cette question, c’était celle des révisions futures de la constitution et de la nécessité d’une délibération des pouvoirs publics. C’était là pourtant le point grave, essentiel.