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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/231

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SIMIDSO SEDJI.

La lune s’était levée, et nos ombres dansaient devant nous, fouillant dans les ornières et les fossés, fauchant l’herbe, franchissant les buissons, serpentant le long des troncs d’arbres, se profilant en tout sens comme des coureurs fantastiques. Nous cheminâmes ainsi botte à botte jusqu’au pied des collines de Kanasawa. La nuit était noire en cet endroit, et nous trouvâmes les chemins en fort mauvais état. Nous quittâmes l’étrier pour laisser souffler nos bêtes et leur guide. Un silence profond régnait autour de nous ; à peine entendait-on résonner le sabot des chevaux sur le sol détrempé par de récentes pluies, que le vent et le soleil qui pénètrent difficilement dans ces défilés ombragés n’avaient pas eu le temps de sécher et de durcir ; de Brandt ne disais mot, et, comme lui, je ne me sentais aucune envie de parler ; nos pensées étaient dans l’allée de Kamakoura, auprès des deux victimes que nous allions reconnaître.

Sur le versant opposé de la montagne, nous rencontrâmes un voyageur solitaire. Le betto lui plaça brusquement la lanterne sous le nez, et nous vîmes la figure effrayée d’un pauvre paysan. L’homme était tellement bouleversé de la rencontre, qu’il put à peine articuler quelques mots, « Il ne savait rien du meurtre ; il demeurait dans une ferme isolée, et il était parti la nuit pour arriver de grand matin à Yokohama. »

Dans la plaine, nous remontâmes à cheval, et partîmes au grand trot. Nous passâmes par Kanasawa, où tout dormait encore, et vers cinq heures du matin nous abordâmes les collines de Kamakoura. Il nous fallut de nouveau modérer l’allure de nos chevaux. Le betto, qui s’était bravement tenu à sa place devant nous, me semblait essoufflé ; mais, lorsque je lui demandai s’il se sentait la force de courir encore, il fit de la tête un signe affirmatif. À quelques pas de là, nous traversâmes un petit ruisseau couvert d’une mince couche de glace. Je vis le betto entrer dans l’eau, s’asperger la nuque et la figure. Nos poneys ne donnaient aucun signe de fatigue, et aussitôt que nous eûmes franchi les collines, nous les remîmes au trot.

Les étoiles commencèrent à pâlir, l’horizon s’élargit, une faible lueur grise, froide et triste, s’étendit sur le paysage. Devant nous se dessina la haute flèche de la pagode de Kamakoura. Quelques instans après, nous étions dans la ville. La maison de thé, située à l’entrée de l’allée, et où les étrangers ont l’habitude de descendre, était, malgré l’heure matinale, grande ouverte. Sur les bancs extérieurs étaient assis des bettos tenant des lanternes éteintes sur lesquelles je pus distinguer les armes du gouvernement. À la fenêtre se montraient des officiers que je reconnus pour les avoir vus chez