Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/201

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
195
LA MENDICITÉ DANS PARIS.

hommes vêtus en femmes ou en paillasses qui gesticulaient et chantaient. Vers 1830, un de ces saltimbanques adjoints était fort connu des Parisiens sous le nom du Marquis à cause du costume qu’il portait. C’était un homme maigrelet, très leste, très agile, âgé d’environ cinquante ans ; il excellait à lancer dans la fenêtre ouverte d’un quatrième ou d’un cinquième étage une pièce de deux sous enveloppée d’un cahier de chansons ; on lui renvoyait le double par le même chemin. On a prétendu qu’il appartenait à la police secrète, à laquelle il rendait d’importans services. La vérité est plus mystérieuse encore. Cet homme, qui courait Paris avec son habit pailleté, sa veste brochée, ses bas de coton d’un blanc irréprochable, sa coiffure poudrée à l’oiseau royal, était un ancien chauffeur qui avait, à l’actif de son passé, des forfaits effroyables. Il passait pour riche, et je crois qu’il a été assassiné.

Un orgue neuf coûte de 400 à 500 francs, un orgue d’occasion qui peut servir encore vaut 100 ou 150 francs ; c’est donc là une grosse dépense, une première mise de fonds que bien peu de malheureux sont en état de faire. Vivant au jour le jour de ressources très aléatoires, ils sont obligés de louer leur instrument et de grever leur budget d’une somme relativement considérable : un petit orgue, propre à être facilement porté sur le dos, se loue depuis 50 centimes jusqu’à 1 fr. pour la journée ; ces grandes et belles orgues de Crémone, qui simulent un orchestre complet, se louent en moyenne 10 francs par jour, et exigent de plus un conducteur qui est payé 2 francs. Avec ces dernières, on fait généralement des recettes fort belles, et on rentre parfois le soir au logis avec une cinquantaine de francs de bénéfice. Les joueurs de petites orgues avaient et ont peut-être encore une industrie d’une moralité fort équivoque qui, en leur laissant courir des chances assez graves, leur rapportait quelque argent. Ils sortaient de Paris sous prétexte d’aller jouer dans les cabarets de la banlieue, et lorsqu’ils franchissaient la barrière pour rentrer dans la ville, ils avaient remplacé leur rouleau pointé par un rouleau tout semblable d’apparence, mais creux à l’intérieur, hermétiquement bouché, et qu’ils avaient rempli d’une eau-de-vie qui, ainsi dissimulée, passait en franchise devant les employés de l’octroi. Plusieurs, qui sans doute avaient été dénoncés par quelque camarade jaloux de l’invention, furent saisis, et répondirent devant les tribunaux de ces essais trop bien combinés de libre échange.

Parmi les musiciens, il ne faut point oublier l’homme-orchestre qui porte un chapeau chinois sur sa tête, une flûte de Pan sous les lèvres, des sonnettes aux genoux, des cymbales entre les jambes, une grosse caisse sur le ventre, et un triangle je ne sais plus où. Ses exercices doivent l’altérer prodigieusement, car, dès qu’il a reçu