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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/193

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LA MENDICITÉ DANS PARIS.

bénite à la porte des églises, dont elle envahit le péristyle aux jours de mariage et d’enterrement, prenant une figure riante ou pleurarde selon la circonstance. Mêlée à des êtres hybrides ou impurs, elle assaille dans les sombres vestibules du passage de l’Opéra les personnes qui sortent du théâtre ; elle tourne la manivelle des orgues retentissantes ; aveugle, elle joue de l’accordéon sur le pont des Arts ; elle chante dans la cour des maisons ; elle attire les petits Italiens pour les jeter dans nos rues ; elle loue, à tant par jour, des enfans qu’elle exhibe avec impudence pour exciter l’attention des passans. Aux heures des fêtes populaires, le 15 août, le 1er de l’an, le dimanche et le mardi gras, elle abuse de la tolérance tacite de l’administration pour envahir tous les chemins et obstruer toutes les avenues ; agressive, persistante, odieuse, elle se montre ces jours-là ce qu’elle serait incessamment, si l’on n’y mettait bon ordre.

La forme la plus insupportable de la mendicité est celle que lui donnent ces industriels de moralité suspecte qui viennent à domicile montrer des certificats d’infortune et des attestations de bonne conduite. Ceux-là sont les pires des mendians ; ils sont très nombreux, et semblent avoir divisé d’un commun accord la population parisienne en catégories distinctes qu’ils exploitent sans jamais empiéter les uns sur les autres. Qui n’en a vu entrer chez soi ? qui n’a remarqué leur mine à la fois insolente et humble, leurs cheveux gras, leurs vêtemens, qui gardent encore quelques traces d’élégance sous la crasse et l’usure ? qui n’a observé leurs yeux inquiets et fureteurs ? qui ne s’est détourné au souffle chaud de leur haleine chargée d’alcool ? Ils ont l’échine courbée, la voix plaintive, ils énumèrent avec complaisance le nombre de personnages importans qui ont daigné « les honorer de leur bonté. » Ils demandent qu’on veuille bien signer sur le papier qu’ils présentent afin d’avoir toujours sous les yeux le nom de leur bienfaiteur, nom qu’il faut toujours refuser d’écrire, car il servirait invariablement à faire des dupes. C’est l’envie, la paresse, quelque vice secret qui les a faits ce qu’ils sont ; un fonds d’orgueil a subsisté, et ils viennent tendre la main dans le salon ou l’antichambre, au lieu de la tendre au coin des rues. À bien regarder leurs fortes mains, où les tendons et les veines forment des saillies vigoureuses, on comprend qu’elles sont aptes non-seulement à empocher l’aumône, à lever le verre sur le comptoir d’étain des cabarets, mais encore à faire lestement sauter la gâche des serrures trop bien fermées. Si on leur dit qu’on prendra des renseignemens sur eux, ils s’éloignent en affirmant qu’ils n’ont rien que de très honorable dans leur passé, mais ils ne reparaissent plus. En effet, il est bien rare que l’on ne