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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/183

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LA MENDICITÉ DANS PARIS.

de la ville, et pour repousser loin d’elle les attaques à main armée dont elle fut l’objet. Sauvai nous a précieusement conservé le nom des catégories qui divisaient ce monde étrange en corps de métiers où l’on n’était reçu qu’après apprentissage, épreuves et surnumérariat, ainsi que nous disons aujourd’hui. Le chef suprême de ces bandes, qui n’étaient indisciplinées qu’en dehors de leurs repaires, s’appelait le Coësre, mot probablement rapporté des croisades par quelque association de pèlerins mendians ou emprunté à la langue calo, parlée par les bohémiens, mais venant certainement du nom persan Kosrou, dont les Grecs ont fait Cosroës. Directement au-dessous de lui, grands-officiers de cette couronne de méfaits, venaient les cagoux, professeurs d’argot, surveillant la rentrée de la taxe imposés à chaque membre de la confrérie au profit de leur monarque, détenteurs des secrets du métier, et enseignant aux nouveau-venus la fabrication de l’onguent qui produisait des plaies hideuses, quoique insensibles[1]. C’était l’état-major de l’armée de la fainéantise ; cette malsaine aristocratie était très fière des fonctions qu’elle s’était attribuées, et elle se nommait volontiers les gens de la petite flambe ou de la courte épée.

La troupe était plus humble, mais, comme on va le voir, elle ne manquait point d’imagination lorsqu’il s’agissait de faire sortir des escarcelles les deniers qu’elle convoitait. Les orphelins et les enfans, réunis par groupes de trois ou quatre, s’en allaient par les rues, grelottans, demi-nus, pleurant et demandant du pain ; les rifodés, accompagnés de femmes et d’enfans qui étaient à eux ou à d’autres, montraient des certificats attestant que leurs biens avaient été détruits par la foudre ; les marcandiers étaient des marchands que l’incendie avait réduits à la misère ; les piètres excellaient à se ficeler les jambes contre la cuisse et à traîner entre deux béquilles leurs membres écloppés ; les malingreux, jaunes et amaigris, étalaient leurs plaies factices ; les francs-mitoux, à l’aide de ligatures, contrariaient si bien le jeu de leurs veines, qu’ils en tombaient en syncope ; les sabouleux se roulaient par terre avec sauts de carpe et contorsions, écumaient, grâce à un morceau de savon placé dans la bouche, et feignaient d’être épileptiques, exactement comme les batteurs de dig-dig que la police ramasse encore sur nos trottoirs. Quelques-uns se donnaient comme une sorte de miracle vivant, comme une preuve de l’excellence du culte des saints : les callots, qui prétendaient avoir été subitement délivrés de la

  1. La base de cette pommade n’est plus un mystère ; on la faisait avec de l’echelioscopia, petite euphorbe, vulgairement appelée réveille-matin, et de l’éclairé (chelidonium majus), plante très commune près des vieux murs, où les immondices semblent l’attirer et la retenir.