Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/176

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
170
REVUE DES DEUX MONDES.

C’était pourtant l’époque dont Juvénal ne parlait jamais qu’avec l’admiration la plus vive et qui lui semblait un âge d’or ! Les contemporains, comme on voit, n’étaient pas de cette opinion ; ils ne s’imaginaient pas vivre dans un siècle si fortuné, et se croyaient, eux aussi, dans l’âge de fer. Quand on est atteint d’un mal cruel, on est toujours tenté de croire qu’on en souffre plus que personne, ou même que personne n’en a jamais souffert avant nous ; c’est une illusion de malade. La santé physique et morale de l’humanité est soumise aux mêmes crises depuis le commencement du monde, et lorsqu’on voit que tous les siècles ont entendu les mêmes gémissemens, il est naturel d’en conclure que tous à peu de chose près ont connu les mêmes maux. « On s’est plaint autrefois, dit Sénèque, on se plaint aujourd’hui, on se plaindra toujours de la dépravation des mœurs publiques, du triomphe du crime et de la méchanceté croissante du genre humain. En réalité, le vice reste et restera toujours au même point à quelques déplacemens près au-delà ou en-deçà de ses limites ordinaires. Il ressemble aux flots de l’océan que le flux pousse en dehors des rivages et que le reflux fait rentrer dans leur lit ». Voilà ce qu’il faut répondre à ces moralistes grondeurs comme Juvénal, qui croient toujours que leur époque est la plus mauvaise de toutes.

Nous avons heureusement une autre manière, et à mon avis beaucoup plus sûre, d’apprécier ce qu’on peut appeler le tempérament moral d’une époque : c’est de passer résolument de la pratique à la théorie, de chercher non pas de quelle façon on vivait alors, ce qu’il est toujours très difficile de savoir, mais comment on croyait qu’il fallait vivre, quel idéal de vertu on se proposait d’atteindre, ce qu’on pensait des rapports des hommes entre eux et de leurs devoirs envers leurs subordonnés ou leurs supérieurs, quelles qualités l’opinion publique exigeait d’un honnête homme et à quel prix elle accordait ce nom. Considéré de ce côté, le siècle des Antonins se relève. Ceux même qui sont le plus disposés à croire aux médisances de Juvénal seront bien forcés de reconnaître que jamais les sages n’avaient encore enseigné une doctrine plus haute et plus pure, et qu’aucune autre société dans ses théories morales ne s’était autant approchée de la perfection. Aucune contestation n’est ici possible, et si l’on voulait élever quelques doutes, Juvénal lui-même se chargerait de les réfuter. Sans le savoir, il nous a donné des armes pour le combattre, et quand il pense nuire à son temps, il nous permet de lui rendre justice. Ce cynique effronté se trouve être par momens le philosophe le plus rigoureux, le moraliste le plus délicat. Par exemple, il condamne sévèrement ceux qui sont cruels pour leurs esclaves, qui leur refusent une tunique quand il fait froid, qui les font enfermer ou battre pour la moindre faute, « et pour qui le bruit