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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/175

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JUVÉNAL ET SON TEMPS.

de gens honnêtes à Rome qu’il n’y a de portes à Thèbes, ou même de bouches au Nil. Évidemment il ne s’est pas donné la peine de bien chercher. Dans ce monde charmant que Pline nous fait connaître, et qui n’est pas la société romaine tout entière, il serait facile d’en trouver bien davantage. On pourrait en faire une liste nombreuse en tête de laquelle on placerait les rares survivans des générations précédentes, ce Spurinna, sage vieillard qui, retiré des affaires dans une retraite grave et studieuse, voulait, comme nos grands hommes du xviie siècle, mettre quelque intervalle entre la vie et la mort ; ce Verginius Rufus, qui avait refusé l’empire après Néron, et que sa modestie exposa à plus de dangers que ne lui en aurait créé son ambition. Il faudrait y mettre aussi toute cette jeunesse honnête et active dont Pline s’était fait le patron, qui plaidait devant les tribunaux, qui servait sous Trajan dans les légions du Danube, et qui trouvait le temps de composer des vers grecs ou latins entre deux campagnes ; on ne devrait pas non plus oublier les femmes, et l’on y verrait figurer avec honneur, à côté de la lignée héroïque des filles et des petites-filles de Thraséa, cette jeune Calpurnia, qui rendait Pline si heureux en admirant ses plaidoyers et en chantant ses vers sur la lyre. Nous voilà aussi éloignés que possible des sombres tableaux de Juvénal, et il nous est bien difficile de comprendre comment deux contemporains peuvent nous donner du même temps une opinion si différente.

Est-ce à dire que Juvénal nous trompe et que les reproches qu’il fait à son siècle ne soient pas vrais ? Ils me semblent trop vrais au contraire, quand je les retrouve chez les moralistes de tous les temps. Les défauts dont il se plaint avec tant d’amertume sont bien plus vieux que Domitien ou que Trajan ; ce sont les défauts non d’une époque, mais de l’humanité. Lucilius trouve déjà, cinq siècles avant Hadrien, qu’autour de lui on ne tient plus qu’à la fortune ; il dit presque dans les mêmes termes qu’Horace et que Juvénal qu’on mesure l’estime à la richesse, et que plus on a d’écus, plus on possède de crédit. Il ne ménage pas davantage les femmes ; il les blâme d’être prodigues et coquettes, de tromper et de ruiner leurs maris. Il les appelle sans plus de façons des fléaux et des pestes (aerumnae atque molestiae), et bien longtemps avant Juvénal il déclare qu’il vaut mieux se pendre que se marier. Il attaque avec autant de vivacité que ses successeurs les voleurs, lesavares, les coureurs de testamens, les débauchés, les gourmands surtout, car déjà il y avait des gens « qui ne vivaient que pour manger » et qui payaient des huîtres 1,000, ce qui pour le temps vaut bien les 6,000 que Crispinus donnait pour un barbillon ; il trouve enfin que le vice est à son comble, « qu’on n’a plus souci de l’honneur, que personne ne respecte les lois, la religion ni les dieux. »