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Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 87.djvu/171

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JUVÉNAL ET SON TEMPS.

pés dans leurs espérances, blessés dans leur orgueil, ont perdu l’équité. N’en faisons pas le défenseur convaincu d’une grande cause populaire, l’adversaire systématique et décidé d’un gouvernement odieux ; il représentait un caractère plutôt qu’une opinion, il avait plus de passions que de principes, et aucun parti sérieux ne peut se prévaloir de son nom.


III

Le moraliste est encore plus important dans Juvénal que le politique, et nous ne pouvons pas nous séparer de lui sans apprécier le jugement qu’il porte sur les mœurs de son temps. Ce jugement, comme on sait, est très sévère, et il l’exprime avec tant de passion, il entre dans des détails si effrayans, il donne des exemples si nombreux de l’immoralité de ses contemporains, qu’il a entraîné l’opinion. Tout le monde est de son avis, et les critiques même qui, comme M. Nisard, lui accordent ordinairement peu d’autorité, n’hésitent pas à reconnaître sur sa foi que ce siècle est un des plus corrompus de l’histoire. C’est au point qu’on court le risque de surprendre et de scandaliser les honnêtes gens, si l’on ne partage pas tout à fait leur indignation. Il est bon pourtant, avant de s’indigner, de savoir si la colère est légitime, et il faut encore ici se demander quelle confiance mérite le témoignage de Juvénal. Cette question est plus sérieuse qu’il ne le semble au premier abord. Ce n’est pas une curiosité futile et le vain désir de penser autrement que tout le monde, qui nous poussent à la poser. Dans cette société que décrit Juvénal, et à des profondeurs où son œil ne semble pas avoir pénétré, le christianisme naissait. N’importe-t-il pas de savoir dans quel milieu il a grandi et sur quel fond il a germé ? Pour apprécier le changement qu’il a fait subir au monde, ne faut-il pas établir d’abord en quel état il l’a trouvé ? Tout devient grave dès qu’on touche aux origines de cette révolution d’où la société moderne est sortie, et personne ne sera surpris, puisque le témoignage de Juvénal prend cette importance, qu’on ne l’accepte pas sans discussion.

Rien n’est plus malaisé que de se prononcer sur une société qui n’existe plus ; il suffit de voir, pour en être convaincu, combien nous éprouvons de difficulté à nous mettre d’accord sur celle au milieu de laquelle nous vivons. Chacun juge son temps à sa manière, d’après son âge, ses relations ou son humeur. Nous sommes naturellement portés à l’estimer quand il nous estime, et nous lui devenons sévères sans le vouloir s’il ne fait pas de nous le cas que nous croyons mériter. Écartons, si l’on veut, toutes ces chances d’erreur ; supposons un homme comme il n’y en a pas, sans parti-pris et sans